Zineb Sedira au Jeu de Paume – Décolonisons “l’espace d’un instant” !

Cet automne, le Jeu de Paume propose la première exposition d’envergure consacrée à l’artiste Zineb Sedira. À partir de témoignages, d’expériences personnelles, la photographe cherche à renouer avec une mémoire partagée ente trois pays, trois langues et trois cultures : l’Algérie, l’Angleterre et la France. Son travail pose des questions sur la mémoire post-coloniale et l’africanité.

Standing Here Wondering Which Way to Go, 2019. © Zineb Sedira/ ADAGP, Paris, 2019. Courtesy galeries kamel mennour, Paris/Londres et The Third Line, Dubaï

L’intimité

Née à Paris, en 1963, Zineb Sedira est d’origine algérienne. Ses parents ont quitté Borj Bou Arreridj en 1961 pour venir s’installer à Gennevillers. Plus tard, elle quitte la France pour faire ses études à Londres, où elle vit et travaille désormais. L’exposition curetée par Zineb Sedira elle-même et Pia Viewing met en avant une vision très intime, propre à l’artiste, de l’histoire coloniale et de l’Algérie. Ainsi, les récits familiaux prennent le pas sur l’histoire collective et les femmes deviennent centrale dans la transmission de la mémoire. De nombreuses œuvres vidéos et photographiques témoignent de l’importance de la chaine grand-mère-mère-fille dans la transmission de la culture algérienne comme le montre le triptyque photographique Mother, daughter and I (2003) de nature autobiographique. Il décrit ainsi leurs attitudes, leurs vêtements, la position de leur corps et de leurs mains, évocation subtile de l’appartenance de chacune à une culture différente.

Zineb Sedira,Mother, Daughter and I, 2003

Migrations Mémoire 

Elle demeure, pourtant, profondément attachée à l’Algérie et nombreuses sont ses œuvres qui questionnent l’histoire et la mémoire algériennes. L’artiste pluridisciplinaire qu’est Zineb Sedira utilise diverses pratiques : la photographie bien sûr mais aussi la vidéo, la performance, l’installation, le photomontage, l’enregistrement et l’interview. Son travail comprend des oeuvres autobiographiques, avec une forte utilisation du portrait avec une insistance sur l’individualité et des travaux moins personnels où au contraire elle se concentre sur la notion de multitude. L’installation Lighthouse in the Sea of Time brosse le portait du responsable d’un phare de la côte méditerranéenne. Elle trace ainsi un fil délicat entre symbole de la colonisation française, et la vie et traditions des habitants aujourd’hui. Divisée en trois parties, l’installation comprend six écrans disposés sur les quatre murs de la salle. Plongée dans le noir, la salle s’apparente l’espace d’un instant, à une véritabe bulle. Le témoignage de l’actuel gardien du phare montre tout l’intérêt de l’artiste pour les histoires orales, leur collecte, leur enregistrement et leur transmission. 

Lighthouse in the Sea of Time, 2011
Installation vidéo. 
© Zineb Sedira / ADAGP, Paris, 2019

Bateaux sur mer

Au-delà de l’histoire de sa propre famille, certaines de ses installations prennent pour thème les migrations méditerranéennes du XXème siècle. Elle évoque le fourmillement de milliers de départs et d’arrivée à bord d’immenses paquebots qui sillonnaient la Méditerranée dans l’installation Transmettre en abyme (2012). La première partie est un diptyque vidéo montrant, à gauche, des archives photographiques en noir et blanc, et, à droite, un entretien en couleurs avec la responsable des archives, Hélène Detaille.  La vidéo consiste en une description visuelle de ses photographies montrées successivement, tandis que l’artiste, en voix off, nomme chaque bateau correspondant à l’image présentée. De cette accumulation de noms et de ferries se dégage une impression de vertige. L’anonymat de ces voyageurs est d’autant plus marquante que Zineb Sedira travaille d’habitude à hauteur d’homme. 

Transmettre en abyme, 2012
Installation vidéo triple écrans
© Zineb Sedira / ADAGP, Paris, 2019

Collections

La manie de l’accumulation se manifeste chez l’artiste à travers les diverses collections qu’elle possède. La seconde salle du parcours accueille un diorama de son salon londonien. Les nombreux livres de sa bibliothèque sont reproduits en 2D. Un bon nombre exalte la culture africaine de même que sa collection de vinyles dont certains sont suspendus à l’un des murs de la pièce agrémentés de photomontages. Il s’agit de disques de chanteurs, chanteuses, africains, africaines ou afro-américains ou américaines affichant avec enthousiasme une culture non-blanche comme Aretha Franklin, Sunny Murray, Grachan Moncur.

Zineb Sedira,Standing Here Wondering Which Way to Go, 2019

Cette même salle accueille une oeuvre produite spécifiquement pour l’exposition : Standing Here Wondering Which Way To Go (2019). Ce très beau titre vient d’une chanson de la chanteuse de gospel afro-américaine Marion Williams. La vidéo se compose de quatre scènes.  Elle est issue d’une réflexion sur la période utopique que furent les années 1960, en particulier sur le rôle joué par l’Algérie dans les mouvements de libération africains et sud-américains à la suite de son indépendance, en 1962. C’est dans les archives cinématographiques d’Alger, où Zineb Sedira a découvert de nombreux films militants des années 1960, mais aussi dans le film collectif de l’américain William Klein, Le Festival panafricain d’Alger (1969). 

Le festival panafricain d’Alger de 1969 

Le festival panafricain d’Alger de 1969  fut une manifestation culturelle particulièrement importante. Le festival se tient sept ans seulement après la fin de la guerre d’Algérie dans une Afrique en proie, partout, à des mouvements de décolonisation. Le festival rassembla des centaines d’artistes et d’intellectuels pour explorer la vitalité de l’expression artistique en Afrique du Nord. Au programme : concerts, spectacles, expositions, danses, musiques, projections cinématographiques, représentations théâtrales… l’installation met ainsi à l’honneur l’africanité. Cette notion est définie par l’écrivain et poète Léopold Sédar Senghor comme : «  un groupe de valeurs communes aux plus anciens habitants de l’Afrique  » et le rapproche ainsi de la négritude qu’il définit comme  : «  l’ensemble des valeurs culturelles de l’Afrique noire  ». Cette manifestation collective et culturelle renouvelée en 2009 revendiquait l’existence d’une culture non-blanche, définie en creux de la colonisation qui appartenait pleinement aux habitants de l’Afrique.

William Klein, Celebration
Couverture La Fabrica, mai 2019

Caricaturale Algérie, Algérie caricaturée 

Laughter in Hell (2014-2018) est une installation dans laquelle Sedira présente son impressionnante collection de caricatures et de dessins politiques publiés dans la presse algérienne au cours des années 1990. L’installation comprend The Forgotten [Condemned] Journalists of Algeria’s Black Decade, mémorial à la centaine de journalistes assassinés, disparus ou menacés en Algérie pendant le « génocide intellectuel » de 1993-1997.

Zineb Sedira,Laughter in Hell, 2014-2018

Écologie décoloniale

Son travail sur la mémoire amène Zineb Sedira à s’interroger sur la question de la disparition. Disparition des traces, disparition des hommes. Son installation The End of the Road pose la question de la destruction à l’âge industriel. Sur plusieurs écrans, une vidéo passe au ralenti montrant la destruction d’une voiture dans une décharge. L’écologie, la surproduction, la circulation universelle des personnes et des biens sont aussi des problèmes récurrents qui apparaissent dans les œuvres de la vidéaste. Elle considère ainsi l’écologie dans une perspective décoloniale. 

The End of the Road, 2010
Double vidéo projection 
© Zineb Sedira / ADAGP, Paris, 2019 
Courtesy de l’artiste et kamel mennour, Paris/Londres

Chez Sedira, l’intime est profondément politique. Son attention aux détails, aux représentations et aux lieux font de cette artiste une vraie exploratrice des modes d’êtres quotidiens.

Au Jeu de Paume à Paris, Zineb Sedira – L’espace d’un instant jusqu’au 19 janvier 2020. Infos et réservations

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