CINÉMA

« Watchmen » – L’essence d’une nation

La 7e Kavalerie dans "Watchmen" (© HBO)

La nouvelle série du génial Damon Lindelof, librement dérivée du comic book originel, arrive au milieu de sa première saison. L’occasion pour nous de faire un première bilan non exhaustif des forces en présence et de comprendre leur fonctionnement, si magistral soit-il.

Il ne fallait pas plus que l’œuvre d’Alan Moore, Dave Gibbons et John Higgins pour faire réapparaître l’un des plus grands créateurs du début du siècle  : Damon Lindelof, à qui l’on doit Lost et The Leftovers, deux histoires désormais au panthéon de la série télévisée et des fictions modernes. C’est tout sauf un hasard de le voir reprendre cette uchronie graphique des Etats-Unis inter-Guerre Froide  : la question des croyances («  qui et où est Dieu  ?  », notamment), des sociétés secrètes, de la politique, des introspections et, surtout, de l’énigme sont légion dans l’univers lindelovien et aussi dans Watchmen.

Seulement, le retour de cette œuvre et de ses thématiques n’est à mettre au crédit d’une adaptation, mais plutôt de la réadaptation. Le premier geste de Lindelof – le plus significatif compte tenu des réflexions qui en découlent – est le geste de la réécriture. En plaçant l’intrigue de la série trente ans après les événements contés dans la bande dessinée, il évoque lui-même ne pas raconter une «  suite  » de l’œuvre originelle, mais  un parallèle ultra-contemporain, transposant certains éléments essentiels du récit de base sur le fond d’une lutte raciale, mais aussi de despotisme, d’innovations technologiques et scientifiques puis, comme toujours chez Lindelof, de la place de notre existence dans le monde. Le pari est assez fou, et quatre épisodes plus tard, on est surtout conquis par ce sursaut de contemporanéité dans la fiction américaine, avec en elle ce qu’elle cache de colère et de lucidité sur les temps modernes.

Regina King, aka Sister Night, dans “Watchmen” (© HBO)

Les démons de l’Amérique

Pour reprendre les premiers propos de Damon Lindelof et Craig Mazin (créateur de Chernobyl)  dans le premier podcast d’analyse des trois premiers épisodes, la toile de fond de la série est la lutte raciale, comme l’était la Guerre Froide avec le risque nucléaire dans les graphismes de 1986. D’un côté, Angela Abar (jouée par l’incroyable Regina King), afro-américaine née au Viêtnam – pendant la guerre gagnée par les Américains, avant de devenir un Etat – qui, dans la ville de Tulsa, voit le meurtre d’un policier noir et du chef de la police faire resurgir les raisons de tensions raciales qui, en 1921 dans la même ville de Tulsa, ont causé le massacre de la communauté afro-américaine.

D’un autre côté, la 7e Kavalerie, sorte de groupuscule directement rattaché au KKK qui, après la publication du journal de Rorschach en 1985 dans un journal d’extrême droite, a mené diverses émeutes ethniques (dont la «  Nuit Blanche  »), notamment contre les policiers, qu’il accuse de «  soutenir  » la communauté noire. Depuis ces incidents, les policiers portent des masques pour protéger leurs identités, et les officiers hauts-placés (comme Angela) se déguisent comme des justiciers – au nom de la loi, puisqu’il est toujours illégal de jouer les vigilante, comme à l’époque.

Le génie de Watchmen, et il est important de commencer par-là, est de ne pas raconter ces nouveaux enjeux, donc contemporains, sur le mode du manichéisme (seuls les flashbacks servent à contextualiser de telles tensions et oppositions). L’histoire d’Angela, directement reliée à l’émeute de Tulsa en 1921 (par un lien familial), montre qu’il est avant tout important de trouver sa place dans les enjeux du passé pour pouvoir assimiler, comprendre et agir dans un tel contexte. Tout l’imaginaire inconscient du super-héros refait alors surface (voir épisode 4) et se transpose, on y revient, à ce qu’il y a finalement de plus authentique dans les thématiques qui concernent l’Amérique d’aujourd’hui  : Lindelof, dans le podcast, parle de l’épisode de Charlottesville comme un déclencheur. Plus loin encore, quand le nucléaire se faisait l’écho inconscient des revendications des deux camps pendant la Guerre Froide, la tension raciale qui régit cette région de l’Oklahoma montre ô combien elle figure l’inconscient d’une donnée plus importante qu’une guerre ou, justement, d’une simple opposition  : il s’agit des Etats-Unis, et de l’image de cette même Nation.

Pourquoi regarder dans le rétro ? (© HBO)

De la répercussion

La chronique sociale de Lindelof, refusant tout rapport au manichéisme, s’inscrit aussi d’un point de vue introspectif parce que l’histoire familiale d’Angela est à l’intersection de la grande Histoire des Etats-Unis. Le motif de l’introspection sur le mode intime dans Lost (un groupe de personnages sur une île isolée) ou dans The Leftovers (un autre groupe de personnages dans la petite bourgade de Mappleton) trouve toujours des raisons de grossir, parce que l’être est toujours dépassé par sa propre existence.

Dans ce contexte de tension raciale, Lindelof invente les «  Redfordations  » – en référence à Robert Redford, actuel Président des Etats-Unis (oui, oui) –, sorte de «  refondation  » des conditions de vie des afro-américains en cas d’attaques ethniques placées à leur encontre. Nous n’en savons pas plus sur cette présupposée mesure de sécurité, mais Lindelof voit bien que sa chronique sociale, une fois de plus, doit faire déplacer le sens intime et personnel de l’introspection vers l’imaginaire politique et intimiste américaine qu’a toujours figuré Watchmen, œuvre dont la chronique politique était visée par l’histoire de super-héros qui se sont vus interdire leur droit d’exercer.  

Il est clair que sur le plan de la répercussion – des êtres sur leur vivant, des nations sur leur socle politique, et vice-versa –, Watchmen et Lindelof ont tout pour s’allier. Mais l’introspection est motif de résilience (cf. The Leftovers)  : s’il est encore difficile pour nous de savoir si la chronique politique de Lindelof va dans ce sens (la 7e Kavalerie reste encore en surface), il place son écriture du point de vue du survivant. Angela Bar bien sûr, survivante de la «  Nuit Blanche  », mais aussi le personnage de Laurie Blake, dont l’épisode 3 lui est entièrement consacré.

Ozymandias, et la mise en abyme du spectateur (© HBO)

Recoudre la fiction

Jadis, elle était le Spectre Soyeux et la petite amie du Dr. Manhattan. La femme forte et séduisante n’est plus, on retrouve ici une femme nihiliste, adepte d’humour noir : à l’image de son père violeur, le Comédien – à l’image, finalement, de ce qui la rattrapera, à savoir le traumatisme du viol. Seulement, Blake se sert de ce traumatisme pour survivre – on y voit beaucoup d’Isabelle Huppert dans l’interprétation de Jean Smart. Autorisons-nous une petite pirouette et faisons un lien avec l’une des premières scènes de la série où Will (le vieil homme en chaise roulante), alors enfant, peu après le massacre de Tulsa en 1921, recueille un bébé, une petite fille. Le parallèle avec l’autre première séquence des Leftovers (le bébé disparu) est saisissant dans la mesure où le traumatisme de la perte d’une identité, avec la violence qui l’accompagne, est une façon, finalement, de survivre. L’identité retrouvée pour Angela et Laurie, et la fiction retrouvée pour Lindelof  : le bébé disparu des Leftovers a été retrouvé.

La correspondance qui unit le Comédien et Laurie Blake avec les bébés des Leftovers et de Watchmen en dit long sur la façon d’opérer de Damon Lindelof  : il fait plus que raconter une suite (s’il réfute, on peut penser que c’est plausible), ou de re-raconter Watchmen dans notre monde. Il tisse une toile assez mystique, presque atemporel entre ce qui était (le comic-book de base) et ce qui est (la série). Ce qui permet à Watchmen d’avoir avec elle le poids de l’image et d’une fiction quasi-insaisissables, de façon à ce qu’elles ne se fixent pas, qu’elles restent ouvertes à l’interprétation. D’un côté, Lindelof rejoue le geste de Lynch avec Twin Peaks – The Return (la saison 3 séparée de vingt-cinq ans de la seconde). Nous continuerons à jouir quand nous continuerons à nous poser cette question  : si Watchmen n’est plus un comic book ni une série, qu’est-ce que c’est  ? Nous sommes comme Adrian Veidt et ce paradis artificiel dans lequel il se trouve  : il crée ses créatures (nos interprétations), les utilisent pour échapper à sa réalité, et use de sa résilience pour continuer, encore et encore, à survivre, comme nous face aux images. Quand est-ce que Watchmen tombera du ciel après nous être tombé sur la tête  ?  

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