Théâtre : « On s’en va » : courrez-y !

© Magda Hueckel

Après Les français tirés de Marcel Proust, Krysztof Warlikowski revient au Théâtre de Chaillot avec On s’en va, une adaptation de Sur les valises, comédie en huit enterrements d’Hanoch Levin. Une mise en scène d’une absolue maîtrise formelle et probablement plus accessible que ses précédents travaux. 

Entouré de sa large troupe du Nowy Teatr, Krzysztof Warlikowski arrive sur scène pour saluer avec un air de timidité (surement non exempt d’une certaine satisfaction), en se triturant les mains, il s’incline une fois et se relève les yeux écarquillés semblant presque s’interroger sur cette foule qui applaudit depuis plusieurs minutes déjà. Le metteur en scène polonais, directeur du Nowy Teatr de Varsovie, est pourtant habitué au succès, surtout en France où sa reconnaissance n’a cessé de croître depuis la présentation de Kroum l’ectoplasme – déjà d’Hanoch Levin – en 2003. Mais il est vrai que la réussite de ce On s’en va doit avoir une saveur particulière tant elle recèle tout le potentiel d’un succès public. Aussi, en dépit de toutes les raison qui pourraient le justifier, on regrette vivement que le spectacle ne demeure à l’affiche que quatre soirs à Paris. 

© Magda Hueckel

Partir ou ne pas partir ? 

Assez logiquement, dans On s’en va la quasi totalité des personnage cherche à fuir le pays dans lequel ils vivent (Israël) sans y parvenir. À vrai dire, la seule issue semble être la mort et le cimetière. Écrite par le dramaturge israélien Hanoch Levin au début des années 1980, la pièce originale tire un portrait grinçant – comme souvent chez Levin – de la société des hommes et de l’absurdité de la vie. Plutôt que de prendre la forme d’un manifeste politique aride, Sur les valises est une pièce-cabaret et une comédie acide. 

Krzysztof Warlikowski reste fidèle à cette trame, les saynètes caustiques entre personnages plus toqués les uns que les autres s’enchainent et le plateau se vide au fur et à mesure des décès. Mais difficile de ne pas voir dans ce choix de Warlikowski une volonté de reprendre à son compte la critique caustique de Levin pour l’adresser à la Pologne actuelle : là-bas aussi la société se sclérose, se ferme, se polarise politiquement, les perspectives s’amenuisent et les jeunes qui le peuvent partent (à tel point que le gouvernement polonais a récemment décidé d’exonérer d’impôt sur le revenu les jeunes de moins de 26 ans pour éviter qu’ils émigrent). Là-bas aussi, « le passé ne passe pas » et, en particulier, la question du rôle de la Pologne dans l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale continue de faire débat. Mais rares sont ceux qui parviennent à s’échapper : dans la pièce seule la fiancée d’un médecin et une prostituée parviendront respectivement en Autriche et en Suisse (une certain vision du destin de la femme également…). À côté, il y a ceux qui n’ont pas les moyens et qui sont comme condamnés à rester et ceux , plus rares sûrement qui, comme Warlikowski en son temps, font le choix de ne pas partir et résistent de l’intérieur. 

«  Le premier spectacle que j’ai mis en scène au Nowy Teatr s’appelait On s’en va. C’était une pièce d’Hanoch Levin, dont les personnages disent toujours qu’ils vont partir. Et ils restent. Et moi je reste en Pologne. Les craintes que j’ai dépassent ma situation d’artiste homosexuel et celles de mon pays. Que va-t-il se passer sur la planète ? Quel sera le niveau intellectuel d’une humanité qui vit peut-être les derniers spasmes d’une civilisation chrétienne ? »

Propos recueillis par Fabienne Darge dans Le Monde – 30 juin 2018

Si le travail du metteur en scène polonais peut parfois intimider ou dérouter par son érudition et son aspect « trash », On s’en va échappe à ces «  écueils  » (si tant est que la profondeur d’un travail dramaturgique et la franchise puissent être considérées comme des écueils). Tout en demeurant très exigeante sur la forme (avec l’habituelle scénographie de Małgorzata Szczęśniak et les sublimes lumières de Felice Ross), la mise en scène épouse complètement la dimension divertissante et comique du texte de Levin. Warlikowski va même jusqu’à jouer la carte du cabaret (la musique de Paweł Mykietyn est pratiquement constante) et du quasi vaudeville – notamment grâce à un trio de veuves, sortes de Parques contemporaines absolument géniales. Les nombreux intermèdes musicaux qui mêlent audacieusement Hung up de Madonna et Party Girl de Michelle Gurevich contrebalancent également la pulsion de mort qui traverse la pièce. Une pulsion de mort toutefois contredite par une certaine contre-pulsion sexuelle qui semble embraser tous les personnages. Comme si, à défaut de partir, il fallait au moins prendre son pied tant que c’était possible. Une sensualité habituelle dans le travail de Warlikowski qui s’enrichit ici d’une certaine douceur et qui rend ce spectacle particulièrement séduisant.

On s’en va, mise en scène de Krzysztof Warlikowski d’après Hanoch Levin. Au Théâtre de Chaillot jusqu’au 16 novembre. Spectacle en polonais surtitré en français et anglais. Durée : 3h30 avec entracte. Tarif : 8-38€.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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