Rencontre avec Catherine Ringer – « Il ne faut pas avoir peur de se battre »

© Ludovic Petiot

Lors de son passage à Bordeaux pour une tournée événement où elle reprend les plus grandes chansons de son ex-groupe, les Rita Mitsouko, nous avons rencontré Catherine Ringer, femme qui demeure libre et iconoclaste. Une conversation aussi captivante qu’animée.

En un peu plus de vingt ans de carrière, les Rita Mitsouko ont durablement marqué le paysage de la pop française, de part leur esthétique délirante, leurs chansons douce-amères, leurs tubes dansants à la fois rétro et résolument modernes et, surtout, la voix inimitable de Catherine Ringer. En 2007, après des années de lutte contre l’hépatite C, son acolyte et compagnon de toujours Fred Chichin, guitariste et brillant compositeur, disparaissait, la laissant désormais seule passagère à bord de ce duo culte des années 80.

Après une performance haute en couleur, délivrée ce soir-là devant un Rocher de Palmer archi-complet, où les tubes défilent aux côtés de chansons plus rares mais tout aussi indispensables, maniant à la perfection une musique souvent festive à des paroles parfois funestes – le concert se terminant d’ailleurs avec une place vide symboliquement laissée entre les musiciens pour Fred Chichin lors de la révérence finale -, nous retrouvons la reine de la nuit dans sa loge, tout juste sortie de scène.

D’entrée de jeu, nous lui précisons que nous sommes un média jeune, avec des rédacteurs entre 18 et 25 ans. Une bonne limite selon elle, puisque après “on est un adulte jeune mais on n’est plus un jeune. On dit souvent qu’à 30 ans on n’est encore jeune, bah non !”. Assis chacun sur un coin du canapé, l’interview a commencée bien avant que nous puissions sortir l’enregistreur et la feuille de route, qui ne nous sera d’aucune utilité ce soir-là tant Catherine Ringer se livre, tisse son propre chemin dans ses souvenirs et ses anecdotes, réagissant de façon toute personnelle et inattendue à nos remarques et nos questions. Retranscrire une conversation avec elle, c’est quelque part trahir ses mots, ses instants d’égarements, ses inflexions, ces bouts de mélodie qu’elle chantonne, ces gestes qu’elle mime, ces actions qu’elle danse et, surtout, la sincérité et l’énergie qu’elle transmet et qui émerge à travers le son de sa voix et sa gestuelle unique. Elle nous demande comment nous allons procéder. Et c’est peut-être là que ça commence.

© Cédric Jacquot / MaxPPP

Alors, pour commencer j’aurai voulu savoir..

Catherine Ringer (voyant l’enregistreur audio en marche) : Ah mais nous procédons déjà je vois. C’est déjà procédant. Nous sommes procédant. Pour Maze (prenant une voix solennelle, toute radiophonique).. Mais ce sera à l’écrit non, les gens vont lire sur l’écran ?

Tout de suite je me demande si nous ne gagnerions pas à faire plutôt un podcast en effet, nous pourrons peut-être essayer [la faible qualité de l’enregistrement de nous permettra finalement pas de le partager ici, ndlr].

Mais oui, mettez un peu de sons en dessous.. Alors. (Elle s’empare de la feuille de route et lis à voix haute la première question).

C’est la première fois depuis la fin de la tournée Variety que vous reprenez de façon officielle le répertoire du groupe, doublée d’une réédition complète du catalogue. Pourquoi maintenant, qu’est-ce qui a motivé ce retour ?

En fait c’est la personne qui dirige la maison de disque Because, qui s’appelle Emmanuel De Buretel et avec qui on travaille depuis qu’il est jeune, justement. Lorsqu’il était encore étudiant, il nous avait invité à sa fête d’université avec les Rita Mitsouko. C’est lui qui m’a donc dit récemment que c’était le moment de faire une intégrale, puisque les choses disparaissent, avec l’arrivée du net notamment et que tout n’était pas accessible. Il fallait donc montrer cet ensemble : il y a 80 chansons, qui sont belles. Bon, il y en a peut-être deux ou trois qui ne sont pas terribles mais dans l’ensemble franchement elles sont biens, il fallait absolument remastériser ça pour le digital. Parce que franchement, quand j’entendais notre musique sur Spotify – que j’utilise gratuitement d’ailleurs, avec la pub et tant pis, je baisse le son, je croise les bras et j’attends, pas envie de payer en plus 10 balles par mois (rires) – il y avait des chansons inécoutables. Par exemple si vous écoutez La Steppe première version, et bien vous allez craquer au bout de dix secondes, comme j’ai fait : il y a un grelot dont il ne reste plus que les aigus (elle imite ce son de façon agacée), il n’y a plus le reste, atroce, tu changes. Donc là j’espère que ce sera bien, avec cette chanson et ce son dans le lointain.

Ensuite ce n’est pas un vrai retour, dans le sens où j’ai toujours continué à chanter le répertoire des Rita Mitsouko, tout en ayant fait deux disques solo, un peu dans la même lignée, mais sans Fred. Et c’est vrai que quand je les réécoute, même s’il y a de bonnes idées comme dans les chansons des Rita, il manque des fois un deuxième avis. C’est pour ça que nous étions deux compositeurs, l’un donnait un truc l’autre rebondissait dessus, alors que ces deux albums sont plus simples. Donc bon, je ne vais pas continuer à faire ça de toute manière, je peux vous le dire, mais jouer des chansons des Mitsouko je l’ai toujours fait, en choisissant celles que j’avais envie de chanter plus une ou deux que le public réclamait.

Justement, il y a des chansons que vous n’avez plus envie de faire ?

Oui ça peut m’arriver, mais même du temps des Mitsouko, à un moment on en avait marre de Marcia Baila, on ne la jouait plus en concert. Et alors les gens étaient furieux ! Alors nous disions : “Écoutez, on sait que vous voulez cette chanson mais vous voulez qu’on la joue bien non ?”. Eux : “Ouais !”. Nous  : “Et bien on ne va pas pouvoir” (rires). “Et pourquoi ?”. Ben parce qu’on était un peu dégoûté, c’est comme si vous mangiez tous les jours le même plat, même si vous l’aimez beaucoup, au bout d’un moment il faut une respiration. C’est pour ça que ça nous est arrivés de ne pas les jouer.

Mais là, ce qu’il se passe, c’est qu’on ne joue que ça. On est concentré, c’est un hommage aux Mitsouko, donc on se donne à cœur. J’ai fait aussi, en tant que directrice d’orchestre, enfin directeur (elle s’arrête).. Oh puis on s’en fout, que ce soit un homme ou une femme (elle s’arrête à nouveau puis réfléchie).. Pourquoi faut toujours tout accorder ? Moi je suis contre ça. “Directeur” c’est homme ou femme, jeune ou vieux, brun ou roux, noir ou blanc, on s’en fout de ce que c’est comme personne du moment qu’elle travaille bien, on devrait peut-être mettre un peu de neutre en français. Cette distinction, c’est presque sexiste justement, de vouloir à tout prix savoir de quel sexe sont les gens, alors qu’en fait on s’en fout. (Elle regarde la bouteille sur la table devant nous) Qui a posée cette bouteille là ? Franchement que ce soit un homme ou une femme on n’en a rien à cirer, ça nous importe pas. Pourquoi savoir ça ? Ce qui compte c’est qu’on ait la bouteille et qu’on puisse boire un petit coup. (Elle se penche vers l’enregistreur) Donc chers lecteurs, puisque vous êtes en train de lire, j’ai répondu pendant une plombe à la première question (rires).

Ce qui me frappe à l’écoute de cette réédition, c’est le soin apporté à la production, qui apparaît comme une part importante dans la construction de vos morceaux. J’ai aussi cru comprendre que Fred Chichin était justement très impliqué dans cet aspect de votre musique.

Exactement, c’était un ingénieur du son et un électroacousticien qui avait fait de la musique comme Pierre Henry à l’époque, c’est à dire en enregistrant, puisqu’il n’y avait pas de sampler, du son de la vie de tous les jours et qui faisait de la musique avec. Il enregistrait des bruits de machines, des grincements, du verre cassé, puis montait tout ça avec des bandes en faisant des boucles. C’est d’ailleurs très drôle quand il racontait que parfois, ces boucles étaient tellement longues qu’elles passaient à travers la pièce, en faisant le tour. Il avait vécu ça, c’est magnifique.

Quand je l’ai rencontré pour une pièce de théâtre et qu’on a découvert le plaisir de travailler ensemble, juste à deux, et non plus comme faisait Fred avec à la fois ses groupes de rock d’un côté et sa musique électroacoustique de l’autre. Avec moi, il a pu faire un peu les deux. On s’est mis à fabriquer des sons, en enregistrant des percussions, en les trafiquant, avec les pédales d’échos, de fuzz. Les cuivres de Marcia Baila par exemple, c’est un vieil orgue qu’on a acheté à un monsieur qui n’en voulait plus, comme cela arrive souvent avec les orgues électroniques, il nous l’a vendu, un “orgue intercontinental” horriblement lourd qu’on trimbalait pour aller dans les concerts, et c’est moi qui en jouait en chantant. Le son que l’on entend vient donc de la tirette “cuivres” passée dans un ampli de guitare, saturé. Cette qualité de production, amené par Fred, je pense que c’est ça aussi qui a plu au public.

Vous vous êtes d’ailleurs entourés à certains moments de grands producteurs américain comme Tony Visconti, Conny Plank ou Mark Plati.

De grands producteurs oui, et de grands artistes du son, puisque le studio devient un des instruments. On parle de la caisse du violon : le studio serait un peu la caisse du violon de cette corde qui vibre, c’est très important.

J’aurai aimé revenir sur votre début de carrière, puisque vous venez du théâtre musical, vous avez même participé à la création d’une pièce de Xenakis. Comment on passe de cette formation à un groupe de rock ?

En fait ce n’est pas une formation, ou sur le tas, puisque c’est une pratique. Finalement j’ai eu de la chance dans ma vie, ne voulant pas passer mon bac, moi qui avait adorée l’école et était excellente -je précise-, je ne voulais plus une fois adolescente faire d’études supérieures. On m’a donc envoyée chanter en tant qu’auditrice libre dans une fac, et c’est le prof qui donnait ce cours, un peu farfelu, un musicien de musique contemporaine, qui m’a repéré et m’a engagé. Il faisait faire des voix complètement bizarre ; c’était un monsieur barbu très marrant avec des petits yeux qui disait (elle l’imite, riant de manière sournoise) : “Hé hé hé, on va faire tout ce qu’il n’est pas possible de faire à la voix dans le chant classique !”. Il ne supportait plus les vocalises. Il disait plutôt : “Voyez Louis Armstrong, quel grain de voix” (elle imite son chant) et faisait des musiques pour ce type de voix. C’était passionnant mais fatiguant aussi. Je chantais aussi des choses très aiguës, puisque je pouvais monter très haut.

Justement, en vous écoutant ce soir sur scène, j’avais oublié à quel point votre voix était si atypique, ne ressemble à aucune autre.

Y’a pleins de trucs dans mon interprétation, c’est vrai, c’est un mélange de tas de trucs. Et des fois même, en tant qu’interprète, et en tant qu’auteur de chanson ou musicienne, comme je change de casquette, je sens une voix intérieure pendant que je fais le show, qui me dit par exemple : “Concentre toi plus sur la musique là, arrête de mimer l’histoire“, car j’ai tendance des fois à jouer tout de façon un peu théâtrale effectivement, comme dans La sorcière et l’inquisiteur, j’adore changer de personnages comme ça.

D’ailleurs j’adore Florence Foresti, qui fait des trucs comme ça, j’adorerais faire un truc avec elle ! J’ai des idées, je lui ai proposé même. J’aimerai bien faire deux ou trois chansons avec elle, filmées, du music-hall, pour le net. On se fait la musique, les chansons, et le petit clip, un petit ensemble. Pas plus. Je lui avait proposé et elle m’avait répondu je ne sais plus quoi.. Mais j’espère que ça se fera un jour, j’en profite pour faire ma petite annonce ! Je crois qu’on va se rencontrer bientôt, on devrait faire une émission ensemble, espérons (elle croise les doigts et me demande de joindre les miens aux siens), merci ! Bon, mais dans tout ce bavardage, y’a t-il une question cruciale, pour vous ?

Alors oui, il y a quelque chose qui me fascine..

Très bien, c’est beau de pouvoir être fasciné dans la vie, avant d’être vieux. Enfin vous êtes déjà vieux, je veux dire pour un gamin de huit ans par exemple, vous êtes vieux déjà. Vieux, jeune.. Mais vous êtes un jeune.. Je suis trop bavarde, pardon ! Qu’est-ce que vous vouliez me demander ?

Ce qui m’a frappé ce soir dans le concert c’est à quel point la notion de performance, du point de vue de la musique, des gestuelle, des costumes, était présente. Dès vos débuts, vous vous êtes entourés, notamment pour les clips, de créateurs prestigieux (Jean Paul Gaultier, Jean-Baptiste Mondino), un peu comme si les Rita Mitsouko n’était pas qu’une groupe de musique mais tendait vraiment à une forme d’art total, à la façon des dadaïstes.

Ça, ça me fait très plaisir, mon cœur est ravi que vous le sentiez comme ça. J’en suis très contente, très honorée que ça vous fasse cet effet.

C’est tout personnel, mais ça m’a beaucoup fait penser à la dernière tournée de David Byrne, ce même côté total, au delà des arts. C’est ce qui fait de vous une personnalité un peu à part dans la musique française ?

Oui, je vois ce que vous voulez dire. Mais c’est parce que je suis un peu solitaire aussi (sa voix se teinte soudain d’une certaine gravité, d’une profonde tristesse). Malheureusement aussi des fois.

Vous en souffrez ?

Oui, parfois. Je travaille à essayer de l’être moins mais c’est pas facile (elle réfléchie). C’est la peur (soupir).

La peur de l’autre ?

La peur de l’autre et de soi-même je pense, c’est un espèce de mélange que je ne suis pas seule à vivre j’imagine.. J’en suis même sûre. La solitude.

Pourtant dans votre carrière vous avez fait beaucoup de collaborations, notamment avec des artistes étrangers (Iggy Pop, Sparks). C’est plus facile de travailler avec des américains que des français ?

On travaille beaucoup avec des français pour ce qui est de la photo, des clips, notre équipe, on est entourés de français. Après certains artistes nous ont choisis eux. Par exemple les Sparks nous connaissait, sont venus nous voir à Los Angeles, nous ont proposés de travailler ensemble, on était hyper content car on était fan ! Travaillant sur le disque avec Visconti, on s’est dit que c’était l’occasion, et on a fait trois chouettes morceaux : Hip Kit, composé par nous où ils chantent et jouent, Singing In The Shower, composé par eux avec un peu d’arrangements rythmiques de Fred, avec un super groove, et Live in Las Vegas, justement présent dans la nouvelle intégrale, un peu moins connu car il n’était pas sur nos disques principaux mais qu’on aime et qu’on jouait beaucoup sur scène.

Sinon avec des français, personnellement, il y a eu ce duo avec Marc Lavoine, Qu’est-ce que t’es belle, mais c’était personnel. Et puis Bernard Lavilliers qui m’a invité sur Idées noires, j’était très honorée, c’est une super chanson. Une dernière question ?

Oui, bien-sûr, c’est peut-être un peu bateau mais..

(Elle se met à chantonner “bateau sur l’eau”). Une jolie chanson de base de notre répertoire, on ne s’en rend même pas compte.

Autant que Le Petit Train aujourd’hui ?

C’est un peu ça, car les enfants le chantait de la même manière, en marchant vers la maternelle (elle le chantonne de façon très découpée, scolaire). Avec cette rythmique à la Prince (elle mime son jeu de guitare avec énergie).. Même “Bateau sur l’eau” joue sur ce contre-rythme, cette pulsation, et soudain devient une mélodie merveilleuse. Cela nous touche car c’est notre répertoire, on ne s’en rend même pas compte mais on nous l’a tous chanté lorsqu’on était petits, et si on a des petits on leur fait aussi. Comme quoi on a aussi des racines, dont on ne se rend pas forcément compte, mais il faut les utiliser, et je revendique nos racines française, européenne en musique. Alors que Fred était plus tourné vers l’anglo-saxon. On était un peu différent, c’est ça qui était chouette, même si on avait pleins de choses en commun. Lorsqu’on s’est installé ensemble au début, on avait pleins de disques en double. Et puis des choses qu’il m’a fait découvrir, dont David Bowie, que j’ai apprécié grâce à lui. Et je lui ai fait découvrir des choses que j’aimais, comme Ravel.

A propos de références, j’ai entendu que votre plus gros choc de concert avait été Sun Ra, à l’adolescence. Comment on fait pour suivre son chemin, se construire après une telle performance ?

Ça m’avait vraiment fait un effet physique, une transe. C’était venu tout seul, je m’étais laissé faire et m’était retrouvé à me rouler par terre, me sentir sexuellement excitée, quelque chose de presque chamanique. Je n’avais pas des gens qui étaient du genre à m’en empêcher, car c’est eux-même des artistes, et ils m’ont laissés faire des trucs de dingue, d’ailleurs aussi le mauvais côté, en me laissant avoir de “mauvaises aventures” on pourrait dire, sans intervenir, mais j’ai pu donc aussi me rouler par terre au concert de Sun Ra. Une liberté, des cicatrices de l’action libre. Il ne faut pas avoir peur de se battre. C’est ce côté “tough guy,” avec des coups, on est endurants parce qu’on a pratiqué, il faut savoir encaisser un peu. Voilà, c’était mon conseil de senior (rires). Salut la jeunesse !

© Catherine Ringer / Facebook
La tournée passera également par le Printemps de Bourges (23/04),
l’Olympia de Paris (28 & 29/04) ainsi qu’au festival Beauregard (04/07).

Un immense merci à Noémie Villard pour son aide, à l’équipe du Rocher de Palmer pour sa sympathie ainsi, bien évidemment, qu’à Catherine Ringer et son groupe pour son énergie et ses pas de danse, en souvenir d’une soirée forte en émotion.

Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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