Madeleine de Proust #6 – « Porte de la paix céleste », le roman de l’amour et de la guerre

© Rudez Zhong via Pixabay

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur.

Avec ce premier roman en langue française, l’auteure chinoise Shan Sa (la joueuse de Go) reçoit le Prix Goncourt 1998. Ce livre, le premier d’une longue série, noie dans la poésie une période sanglante de la révolte étudiante chinoise. 

1998, c’est l’année de ma naissance. C’est peut-être cela qui m’a donné envie d’ouvrir ce tout petit livre biscornu trouvé sur une étagère poussiéreuse. Heureux soit mon âge car, une fois ouvert, je ne l’ai reposé – et encore, à contrecœur – qu’une fois terminé, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés. Et la tête à l’envers.

C’est un roman. Il nous raconte l’histoire de Ayamei, étudiante chinoise à la tête des mouvements révolutionnaires de la jeunesse contre l’oppression maoïste. Suite au massacre de Tian’anmen (Porte de la Paix céleste), elle est poursuivie par l’armée du gouvernement et contrainte à l’exil, loin de Pékin et de sa famille menacée par le régime. Elle part avec pour seul bagage son passé, ce passé d’amour et de découverte, celui qui l’a fait devenir qui elle est aujourd’hui. C’est un roman, et c’est un poème. Il nous raconte l’histoire de Zhao, jeune soldat avide de servir son gouvernement et d’enfin mettre la main sur la cheffe des rebelles. Il s’est juré de l’attraper, et il continuera sans relâche. Ses motivations vont bien au-delà d’un simple devoir de soldat. Il sait qu’il fera tout pour, un jour, réussir à croiser le regard de cette princesse rebelle, car au fond de lui, il espère y trouver une réponse à ses propres interrogations. C’est donc une fresque que nous dépeint l’auteure, la fresque d’un chassé-croisé, d’une rencontre impossible entre une jeune étudiante s’enfonçant dans ses convictions, et un jeune soldat perdu dans les siennes. 

De par sa forme poétique et ces images entraînantes, j’ai été transportée dans une Chine aux nuances soixante-huitardes, moi qui de par mon âge n’ai jamais même connu la  France de ’68 telle que mes proches me l’ont décrite. J’ai couru aux côtés de Ayamei, murmuré à l’oreille de Zhao, souhaitant de toutes mes forces que ces deux âmes se rencontrent tout en le craignant à la fois, car la rencontre signifiait la mort, qui, elle, signifiait la fin. 

J’ai l’habitude des histoires tristes ou des histoires d’amour. Un peu moins des histoires de guerre, que j’évite égoïstement. Mais Shan Sa, pour moi, a été la rencontre entre tristesse et beauté des mots, et c’est justement cette dualité qui m’a redonné le goût des livres tristes ou crus. J’ai découvert son univers qui, si je devais le décrire, serait fait de paysages, de pluie et d’odeur de rosée du matin, sur fond de bombardement et de ciel déchiré par les flammes. Le tout dans une atmosphère paisible, à l’ombre d’un saule pleureur.

Porte de la Paix céleste est une histoire vraie, en ce qu’elle raconte la vérité d’une époque révolue mais dont on parle, rêve et pleure encore. C’est une histoire qui m’a coupé le souffle jusqu’à tant qu’il n’y ait plus de pages à tourner et que je me retrouve seule, dans le silence rassurant et protecteur de mon salon désert. Loin des cris des étudiants massacrés, une nuit de 1989, devant la Porte de la Paix céleste.

Avec ses mots et avec ses personnages, Shan Sa met de la beauté dans la laideur, et entoure ce qui était un mouvement politique et ensanglanté d’un majestueux cocon de culture littéraire chinoise, témoignant ainsi du fait que même la mort et la destruction ne pourront jamais faire taire la poésie pour de bon.

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