POINT DE VUE – Même si j’en ai envie, je n’irai pas voir le « J’accuse » de Roman Polanski

© Gaumont Distribution

Alors que le réalisateur fait face à une nouvelle accusation de viol, il sort mercredi J’accuse, un film consacré à l’affaire Dreyfus, acclamé par la critique. De quoi réveiller l’éternel débat, sur la différence à faire ou non, entre l’homme et l’artiste.

Il y a cette petite gêne, en écoutant l’interview de Jean Dujardin sur France Inter, vendredi 8 novembre, lui qui venait pour la promo de J’accuse, le nouveau film de Roman Polanski, qui sort le 13 novembre, et qui retrace l’affaire Dreyfus. Une petite gêne donc, à entendre l’acteur parler de « Roman », vanter ses qualités, son intelligence, son cinéma. Une petite gêne à entendre le journaliste Ali Baddou parler à Jean Dujardin, en toute fin d’entrevue, du témoignage d’Adèle Haenel. Plus tôt dans la semaine, l’actrice a raconté comment elle a été sexuellement harcelée et agressée par le réalisateur Christophe Ruggia. « J’ai ressenti évidemment beaucoup de compassion, et d’affection  », réagit alors Jean Dujardin, le ton grave.

J’ai ressenti cette petite gêne, parce que comme je vis au Canada en ce moment, j’ai six heures de décalage avec la France. Quand il est 6h à Paris, il est minuit chez moi à Montréal. Autrement dit, j’ai écouté cette entrevue en différé. Quelques minutes avant, je lisais un article du Parisien, intitulé : « La nouvelle affaire Polanski : une Française l’accuse de viol ». L’interview de Jean Dujardin par Ali Badou sur France Inter a lieu à 7h50, heure de Paris, l’article du Parisien est publié à 19h30. Le journaliste et l’acteur ne savaient donc encore rien de cette histoire, au moment où ils passent 10 minutes à parler du film de « Roman ». Moi en revanche, je reçois toutes ces infos quasiment en même temps. D’où la petite gêne. Soyons clairs, je n’en veux à personne : Jean Dujardin est venu défendre un film auquel il croit, et dans lequel semble-t-il il est bon ; Ali Badou parle d’une oeuvre, plus que de son auteur, et surtout il s’adresse à l’acteur, à Jean Dujardin, ce n’est pas Roman Polanski l’invité, il est sans doute même pas question d’imaginer l’inviter. Deux jours plus tard, Jean Dujardin a d’ailleurs annulé sa participation au 20h de TF1, sans doute à cause de cette nouvelle accusation.

Revenons à l’article du Parisien. Que raconte-t-il ? Le journal commence par publier une lettre de l’accusatrice, la photographe Valentine Monnier :

« En 1975, j’ai été violée par Roman Polanski. (…) Ce fut d’une extrême violence, après une descente de ski, dans son chalet, à Gstaad. Il me frappa, roua de coups jusqu’à ma reddition puis me viola en me faisant subir toutes les vicissitudes. Je venais d’avoir 18 ans et ma première relation seulement quelques mois auparavant. Je crus mourir.  »

Le journal ne s’arrête pas au témoignage de Valentine Monnier, mais publie en complément une véritable enquête, où les proches de la photographe racontent que leur amie leur a raconté cette histoire au cours des dernières décennies. Ils racontent aussi comment Polanski a hanté toute sa vie, à quel point il lui était insupportable de le voir acclamé par la critique et le monde du cinéma (encore dernièrement pour J’accuse à la Mostra de Venise), défendu bec et ongles par un certain nombre de gens, malgré ce qu’il lui avait fait. Bref, les témoignages sont accablants pour le réalisateur.

Indécence

Rappelons que Roman Polanski a été accusé de viol à de multiples reprises, sans jamais avoir été condamné. Il est toujours considéré aujourd’hui par Interpol comme un fugitif, car il est poursuivi aux Etats-Unis pour le viol en 1977 de Samantha Geimer, à l’époque âgée de 13 ans. Il a toujours nié les accusations de viol, même s’il a reconnu avoir eu une relation avec une mineure, et a toujours refusé de se rendre à la justice américaine. En ce qui concerne Valentine Monnier, les faits sont prescrits.

Je ne suis pas un grand cinéphile. Je n’ai vu que deux ou trois films de Roman Polanski, le plus récent étant Le Pianiste, qui m’avait totalement bouleversé, à une époque où je n’avais aucune connaissance des affaires de viol qui le concernent. Je ne suis pas allé voir ses films suivants, non pas à cause de ces accusations, mais parce qu’ils ne m’intéressaient pas forcément. Sauf que ce J’accuse, j’ai envie de le voir. Parce qu’il y a une pléïade d’acteurs et d’actrices formidables, et surtout parce que l’Histoire me passionne, et que l’on n’a pas encore bien exploré, par la fiction, ce moment clé de l’histoire de France qu’est l’affaire Dreyfus.

Pourtant, je n’irai pas voir ce film au cinéma. Je n’irai pas parce que, coupable ou pas, je pense que Roman Polanski a franchi un nouveau stade dans l’indécence. Au lieu de faire profil bas face à ces accusations, il tente sa propre réhabilitation à travers le récit de la plus célèbre erreur judiciaire de notre histoire, et se place lui-même dans une position de victime. Victime, vraiment ? Lui qui bénéficie d’une certaine clémence des autorités qui ne l’extradent pas vers les Etats-Unis, alors qu’il y est poursuivi pour viol. Lui qui a vu ses films et sa carrière célébrés dans le monde entier depuis des décennies, malgré les soupçons qui pèsent sur lui. Lui qui vit tranquillement, qui continue de faire ses films, défendu par ses nombreux amis, au sein du cinéma français, mais pas que. Curieuse vie, pour une victime.

Non vraiment, voir Roman Polanski dire « j’accuse », c’est trop. C’est d’ailleurs une des raisons de la prise de parole de Valentine Monnier, d’après ce qu’elle dit dans la lettre publiée dans le Parisien. Et c’est là, qu’entre en jeu le fameux débat sur la séparation à faire ou non entre l’homme et l’artiste. Dans ce cas là, Roman Polanski ne peut à mon avis plus se cacher derrière la fameuse justification, légitime, de nombre de spectateurs : «  je m’occupe du film, pas du réalisateur  ». Parce que là, le réalisateur en question se sert de son art pour dire des choses sur lui, et sur les accusations dont il fait l’objet. Roman Polanski s’ôte alors la possibilité que l’on ferme les yeux sur le contexte, pour ne les ouvrir que sur le film, malgré toutes les qualités qu’il semble avoir. Alors même si j’en ai envie, je n’irai pas voir J’accuse de Roman Polanski.

Kevin Dufreche

Directeur-adjoint de la rédaction. Radiophonique, parait-il !

2 commentaires
  1. Eh bien moi j accuse, j accuse la non prise en compte de la présomption d’innocence, j accuse les affaires privées qui se règlent de façon médiatique sur la place publique au lieu de se régler dans un tribunal, j accuse ces gens qui boycott la culture empêchant la projection des avants premières, j accuse ce réveil tardif de cette femme près d un demi siècle après auquel on ne peut savoir si elle est folle, mythomane ou réellement victime car il y a prescription et on ne connaîtra jamais la vérité, quand une société ne sait plus faire la part des choses et se laissent dicter sa façon de penser par les médias alors elle aura abandonné sa liberté de penser et d agir

  2. « Parce que là, le réalisateur en question se sert de son art pour dire des choses sur lui, et sur les accusations dont il fait l’objet. »
    Comment savez-vous cela si vous n’avez pas vu le film ?

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