Exposition – Bacon en toutes lettres au Centre Pompidou

Francis Bacon in his studio © Ian Berry 1967, Agence Magnus

Jusqu’au 20 janvier 2020, le Centre Pompidou met à l’honneur le peintre Francis Bacon avec l’exposition Bacon en toutes lettres. La rétrospective s’attache à explorer la relation intime que l’artiste entretenait à la littérature. 

«  Images immédiates  » 

L’exposition est d’abord née d’un travail d’inventaire de la bibliothèque de Bacon. Parmi les ouvrages de la bibliothèque, qui contenait plus de mille titres, six auteurs ont été retenus pour la rétrospective : Joseph Conrad, Eschyle, Bataille, T.S Eliot, Nietzsche et Michel Leiris. Ces écrivains constituent une sorte de «  famille spirituelle  » du peintre comme il se plaisait à le dire lui-même. Ils partagent avec Bacon un univers poétique commun. Ce dernier disait puiser chez eux des images frappantes. Dans une interview, il affirme qu’il ne lisait que ce qui lui suscitait des «  images immédiates  ». Si chez Platon (Ion), le poète reçoit l’inspiration divine, le raphsode chante les louanges des poètes dont il reçoit l’inspiration pour ses propres louanges.

En ce sens, l’œuvre de Bacon peut faire figure de rhapsodie moderne. L’ univers artistique et poétique du peintre est profondément hanté par un questionnement métaphysique. À ce titre, son tableau Water from a Running Tap est particulièrement fort. Bacon disait à son propos, dans une interview de 1985  :

«  C’est sans doute un de mes plus beaux tableaux. […] parce que je le trouve ‹ immaculé › […] c’est une invention où j’ai eu le sentiment pendant un moment que ma peinture fonctionnait.  » 

Francis Bacon
Water from a Running Tap, 1982
Huile et peinture aérosol sur toile, 198 × 147,5 cm
Collection particulière

Une scénographie recherchée et expressive 

Cette incursion parmi les inspirations de Bacon est rendue de façon tout à fait originale par la scénographie ingénieuse de Laurence Fontaine. L’espace est découpé en six blocs avec une allée centrale offrant une belle perpective. Les visiteurs sont invités à pénétrer dans les différents cubes où une voix lit, en français et en anglais, des passages des œuvres sélectionnées dans la bibliothèque de Bacon. L’exposition a le mérite d’être autant un travail sur l’œuvre réalisée du peintre celle qui se donne à voir aux visiteurs qu’une recherche sur le processus créatif d’un artiste au travail. La rétrospective ne tombe pas dans l’écueil d’exposer la littérature elle-même ou de disserter sans fin sur les liens entre œuvres littéraires et plastiques. Au contraire, la rétrospective se passe de commentaires sur les œuvres.

Le nombre de panneaux d’explication est réduit à la seule présentation, en début de parcours, de l’œuvre de l’artiste. Cette absence de texte donne plus de force à l’écoute même des textes, entendus et retravaillés par Bacon pour l’élaboration de ses tableaux. La rétrospective dirigée par Didier Ottinger s’attache uniquement aux œuvres réalisées par l’artiste durant les deux dernières décennies de sa vie, entre 1971 et 1992. Les toiles exposées sont donc toutes postérieures à la perte de son compagnon, George Dyer  qui marque un tournant radical pour sa production artistique. Cela participe à donner une unité au parcours de l’exposition.

Tutoyer les maitres 

Peintre érudit, Bacon tutoie directement les grands maîtres. Ses études du corps humain montre son attachement aux représentations picturales canoniques. Néanmoins, malgré l’inspiration qu’il y puise, l’artiste engendre un tel déplacement, que ses toiles les transfigurent en visions torturées Son étude sur Lucien Freud comme ses nombreuses toiles inspirées de Velasquez, de Poussin s’inscrivent, de manière marquée et référencée dans l’histoire de l’art. Son érudition picturale et littéraire participe de ses inspiration.

Il créée ainsi ses tableaux, sortes de visions oniriques et métamorphiques. Dès 1944, Trois études de figures au pied d’une crucifixion témoignait de l’impact de la tragédie d’Eschyle. Le tableau Oedipe and the Schinx after Ingres est remarquable pour l’intertextualité à laquelle il fait référence. Quant à Picasso, il représente un modèle tout aussi bien qu’un alter ego qu’il faudrait dépasser. En cela, il entretient une relation paradoxale et complexe avec cette figure tutélaire. Plusieurs toiles de l’exposition prennent ainsi pour thème le motif de la corrida si cher à Picasso. Un texte de Michel Leiris, Miroir de la tauromachie, a été retenu pour illustrer ce pan de l’œuvre de Bacon. Le propos développe l’idée suivante : le torero représente l’incarnation de la perfection et de l’Idée platonicienne qui se trouve mis en confrontation avec le taureau qui symbolise le monstrueux et la catastrophe. Dans une perceptive plus large, on peut lire cette confrontation de deux éléments hétérogènes comme une approche de l’œuvre de Bacon dans sa globalité.

Study of a Bull, 1991
Huile sur toile, aérosol et poussière, 198 x 147.5 cm Collection Agnelli, Londres
Œdipus and the Sphinx after Ingres, 1983
Huile sur toile, 198 x 147.5 cm
Collection Berardo, Lisbonne

Bacon au théâtre

Les œuvres exposées reprennent un certain cadre assez récurrent : une forme qui semble plus ou moins à un cube définit et délimite l’espace au centre de la toile et participe à isoler la scène par une distance toute théâtrale. Les couleurs extrêmement vives remplissent une partie conséquente de la surface de la toile, sans jamais aucune nuance.

Il n’y a pas la présence du moindre paysage, de la moindre lumière venant de l’extérieur et de la moindre perspective. Mais il n’y a pour autant le moindre réalisme chez Bacon, pas la moindre relation directe avec le monde. Le spectateur contemple un univers radicalement différent qui semble obéir à un tout autre système. Or, malgré la création d’une autre cosmogonie – d’ un anti-monde mais il est bien question, par ce biais, d’une mise en exergue flagrante de ce monde-ci, celui que nous habitons. Ces tableaux dialoguent ainsi l’idée d’enfermement. La présence d’interrupteurs dans la sélection d’œuvres de l’exposition est extrêmement frappante. Ce motif illustre De même, le motif de la demie porte entre-ouverte est récurrent et significatif.

Study from the Human Body, 1975
Huile, pastel et caractères transfert sur toile, 198 × 147,5 cm
Collection particulière
Triptyque mai-juin 1973, 1973
Huile sur toile, chaque panneau, 198 x 147.5 cm
Collection privée

Histoire de la laideur 

Ce titre fait référence au livre d’Umberto Eco, dans lequel il retrace, comme le nom l’indique l’histoire de la laideur dans l’art. Bacon y tient évidemment une place importante tant ses œuvres ont à faire avec la monstruosité. Le traitement des corps est de même constitutif de l’univers de Bacon. Presque systématiquement nus, dans des postures  obscènes ou torturées ils représentent un absolu de la douleur.

La chair, coule et s’étire souvent par le travail de l’ombre qui se trouve dans une sorte de continuité avec le corps lui-même. L’ombre a une allure visqueuse, collante. Le dessin des corps reprend la forme de cercle qui est omniprésente dans le reste de l’œuvre. Cette circularité, motif central des tableaux est vertigineuse tout comme l’absence de perpective. Le motif du cercle semble renvoyer à un cosmos inhérent à l’œuvre. Il s’agit de dialoguer avec le néant et l’absolu directement. Les corps sont parfois meurtris, les organes sont révélées. Bacon disait «  Nous sommes de la viande, nous sommes des carcasses en puissance. Si je vais chez  un  boucher, je trouve toujours surprenant de ne pas être à la place de l’animal.  » C’est dans cet absolu de la souffrance que l’on trouve toute la portée métaphysique de Bacon. «  Le peintre est boucher certes, mais il est dans cette boucherie comme dans une église, avec la  viande pour Crucifié. C’est seulement dans les boucheries que Bacon est un peintre religieux.  » (Deleuze). D’où ces scènes de crucifixion où ce n’est plus le Christ qui est présenté mais une charogne pendue au  milieu de la toile. A cet égard, le texte de Georges Bataille «  Chronique. Dictionnaire -Abattoir est tout à fait juste.

Carcass of Meat and Bird of Prey, 1980
Huile et caractères transfert sur toile, 198 × 147,5 cm
Musée des Beaux-Arts de Lyon
Second Version of Triptych 1944, 1988
Huile et peinture aérosol sur toile
Chaque panneau : 198 × 147,5 cm
Tate Gallery, Londres

Vertige nihiliste 

La présence récurrente d’images dans les toiles amène une réflexion sur leurs significations en raison de ces mises en abîmes. Ainsi, dans le triptyque de 1976, le dernier panneau montre un homme nu se tordant de douleur au pied d’un tableau de grande dimension qui trône au milieu de la toile. Cette position semble à la fois faire référence à l’artiste lui-même face à ce que lui demande la création d’une seule œuvre mais entraine aussi une identification de la part du spectateur. En effet, c’est tant de Bacon lui-même que de toute la condition humaine dont il est question dans ces tableaux. Dans sa vision nihiliste, Bacon représente l’homme dans son universalité : il n’est pas question d’individus , mise à part peut-être dans ses portraits. De ces considérations philosophiques qui hantent l’artiste, on ne peut pas détacher une réflexion aussi sur le statut de l’image, sur sa valeur en tant que reproduction et sur l’acte même de création.

In Memory of George Dyer, 1971
Huile et letraset sur toile
Chaque panneau : 198.00 x 147.50 cm Fondation Beyeler – Beyeler Museum, Bâle
Three Studies of the Male Back, 1970
Huile sur toile, 198 × 147,5 cm
Kunsthaus Zürich, Vereinigung Zürcher Kunstfreunde, Zurich

Bacon en toutes lettres, Centre Pompidou, Place Georges Pompidou 75004 Paris. Tarifs : 14 €/ 11€/ gratuit avec la carte Pop.

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