Vincent Delerm – Diptyque d’automne

© Rouge Distribution

Un septième album et un premier film. Sorties toutes les deux ce vendredi 18 octobre 2019, les oeuvres du chanteur Vincent Delerm se complètent. Un disque et un film pour retenir le temps et rendre hommage aux personnes qu’il aime.

Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut écrire d’aussi sincères déclarations d’amour à ses proches. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut faire ressentir à son public, ses spectateurs et ses auditeurs d’aussi grandes émotions. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut conjuguer le passé, le présent et le futur au même temps. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut construire des chansons comme des films, et un film comme un album. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui le même jour peut sortir deux œuvres dissociables mais pourtant complémentaires. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut offrir à Jean Rochefort sa plus belle dernière sortie de cinéma. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui étant enfant pensait qu’aller au cinéma lui ferait gagner du temps dans sa vie et qui réussit à créer deux panoramas de plusieurs vies. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut terminer un disque sur  : «  La vie passe et j’en fais partie  » et un film par «  Ta vie compte ne l’oublie pas  ».

Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut évoquer l’art dans toutes ses disciplines à travers plusieurs voix  : photographie, chanson, cinéma, dessin, architecture, théâtre, football (oui, vous avez bien lu), danse. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut rendre hommage dans un même album à Varda, Truffaut, Carver, une chanson de Nick Drake, un livre de Loo Hui Phang, un archipel brésilien, l’enfance, l’amour qui dure et le temps de l’instant. Je ne sais pas si c’est tout le monde… qui peut réunir dans le même film Alain Souchon, Jean Rochefort, Vincent Dedienne, Vincent Duluc, Aloïse Sauvage, Alice Rochwacher, ses enfants, la femme qu’il aime, ses amis. Et je ne sais pas si c’est tout le monde… mais c’est Vincent Delerm. 

« Panorama » – d’instantanés

Il y a trois ans, Vincent Delerm sortait un album au doux titre de À présent, après quatre (si l’on écarte Léonard a une sensibilité de gauche et Favourite songs) albums très intimes, ancrés dans le passé et dans la nostalgie de personnages qui regardent en arrière. Il y a trois ans, le chanteur abandonnait – dans la chanson éponyme -, le je pour le nous, «  Nous sommes la vie à cet instant  ». Une phrase lâchée comme ça, qui continue de résonner sur ce nouvel album Panorama, sorti ce vendredi 18 octobre. Le garçon qui a vécu « métro Alésia, métro Barbès, métro Poissonière, métro Belleville », ne change pas de style pour autant, mais il semble moins se livrer, comme s’il s’était tourné vers les gens qu’il aimait, qu’il s’était souvenu qu’il écrivait pour eux, pour profiter de l’instant avec eux, faisant de cet album une immense déclaration d’amour. Alors Vincent Delerm raconte comment il faudrait vivre comme dans un film d’Agnès Varda (Vie Varda) hors des compétitions, vivre dans l’instant, sur cette plage, vivre comme dans un texte de Raymond Carver (Carver) des moments présents, brefs, ordinaires. Référence évidente au type qui écrivait entre autres «  Sur le moment ça semblait important de se rappeler le type à genoux devant ses plantes. La musique d’un piano sortait d’une fenêtre à l’étage du bâtiment voisin. Puis la musique s’arrêta. Et la fenêtre se referma.  » (Maïs et pluie). Rajoutez de la musique et nous sommes presque dans une chanson de Delerm.

Ne jamais oublier ce morceau de temps avec son fils  ; «  ce soir à Fernando de Noronha  » conjugué au présent. Et puis il y a toujours Truffaut, « les films comme les trains dans la nuit », Les Enfants pâles, ce roman graphique de Loo Hui Phang et Philippe Dupuy où des enfants doivent survivre dans un monde dévasté, un duo avec Rufus Wainwright, ces enfants d’ici et d’ailleurs dans lesquels on se retrouve. Les chansons de Vincent Delerm et les détails du quotidien parsemés dans ces disques depuis presque vingt ans, touchent toujours profondément nos vies, comme l’écho d’un vécu universel à travers des histoires intimes et singulières. 

Pour ce septième album, les dix photographies de cette mosaïque ont été composées par dix producteurs différents. Le chanteur s’est entouré de plusieurs artistes pour un album collectif où chaque titre affiche la personnalité de ces auteurs  : Peter Von Poehl évidemment, Keren Ann, Yael Naïm mais aussi Voyou dont on reconnait les joyeux sifflements sur Pardon les sentiments. Ce dernier apportant une touche de gaieté dans un album souhaitant arrêter le temps pour conserver ce qui compte vraiment à l’infini, «  Ce qui restera  ».

Je ne sais pas si c’est tout le monde, panorama

«  Mon cher ami, il vous faudra essayer d’expliquer ça  » lance Jean Rochefort à Vincent Delerm juste avant le générique du film. Expliquer, nul besoin. S’il faut du temps pour s’imprégner de ce premier film, à l’instar du flou du premier plan, l’éclairci n’est pas explicative mais portée sur l’émotion. Entre le documentaire et le film expérimental, le chanteur livre un projet qui se dévoile par plusieurs tableaux musicaux et photographiques où les protagonistes se racontent à leur manière. Chaque témoignage est comme une chanson qui ressemblerait à la personne interrogée. Chaque voix résonne avec ses couleurs et son histoire. Le spectateur pourrait choisir de visionner le film dans un désordre total, mais pourtant il a été écrit et construit pour raconter un récit à travers ces portraits. Il en va de même que dans ses chansons  : instants de vie, nostalgie, fixation du temps, rêves d’enfants, joie et tristesse entremêlés. Vincent Delerm s’amuse de ce que l’on peut faire avec une caméra, avec un montage, avec un mixage  : modification de couleurs du noir et blanc au rouge vif, voix off, clips, etc. Un assemblage de photographies où chaque plan est d’une beauté telle, que le spectateur pourrait faire pause sans arrêt et redécouper le film à sa manière.

La poésie se dégage de ces êtres aux profils très différents. L’élégance de Jean Rochefort, la brutalité romantique d’Aloise Sauvage, la sensibilité à fleur de peau d’Alain Souchon, les carnets de vie d’un anonyme, Yoann Bourgeois et Yurie Tsugawa courant après le temps sur une plateforme tournante, le dos et les mains d’Albin de la Simone courant sur un piano. Le réalisateur a évidemment agrémenté ces superbes images de musique  : Tino Rossi, la «  Lulu » de Souchon, « Les Orgueilleuses » de William Sheller et ses propres compositions, des sons de ces derniers albums des Amants Parallèles ou d’À présent. Les souvenirs se mêlent et au cœur du film, un instant de liesse, le football qui rassemble, après un moment partagé avec le journaliste sportif Vincent Duluc, des images du Canal Saint-Martin, des jeunes femmes et des jeunes hommes sautant dans le canal. Et ce dernier plan de cinéma de Jean Rochefort, l’immense acteur qui s’éloigne dans la nuit, une vie de cinéma en une seule prise. Cette chanson qui porte le titre de l’album, Panorama, un assemblage de phrases tirées de toutes ces confessions, la poésie immédiate. Un film pour ne pas oublier les êtres aimés, «  Retenir les choses, le temps, les gens  »

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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