Rencontre avec Bertrand Belin – « La fiction est tout aussi réelle que le reste du monde »

© Bastien Burger

Bertrand Belin est la tête d’affiche du festival Baisers volés qui s’est déroulé entre le 27 et 28 septembre. À l’heure du goûter ou de la pause clope, nous avons rendez-vous avec lui.

Le premier contact avec Bertrand Belin est cordial, proche d’un sentiment qui peut échapper de ce grand disque qu’est Persona. C’est un album peu aimable, qui dissimule sa complexité et sa violence retorse. La durée de l’entretien est fixé à une quinzaine de minutes mais très vite, le déroulé de la discussion nous invite à les dépasser. Les réponses deviennent plus amples au fur et à mesure des minutes qui s’écoulent. Il prend le temps de digérer les questions avant de prendre la parole, pesant chaque mot sur une balance qu’il a lui-même conçu. Cet obsédé du contrôle est un artiste bien à part de la scène hexagonale.

Persona est un album traversé par le spleen, autant sur le plan individuel que social. C’est le contexte qui vous a influencé pour l’écriture ou un état d’esprit personnel ?

Je ne crois pas qu’il soit plus sombre que les précédents, il est peut-être plus social en apparence. Si on écoute attentivement les précédents disques, cette dimension sociale était déjà présente. C’est un disque qui est produit avec une certaine froideur, liée aux machines, aux synthétiseurs. C’est une hypothèse que je lance.

Le son des synthétiseurs vous intéresse davantage aujourd’hui ?

J’ai toujours été intéressé par ces sonorités mais je n’avais pas fait de rencontre honnête avec le timbre de certains instruments. Il faut du temps pour rencontrer ces outils qui sont rares et assez chers. Au fil des ans, j’ai accumulé quelques instruments comme ça avec des timbres que j’avais envie de manipuler.

Votre écriture des chansons semble rejoindre votre travail de romancier. On ressent la même manière de décrire des gestes, des fragments de vie. Est-ce que vous ressentez une évolution après trois romans à votre actif ?

Je n’ai pas changé ma façon d’écrire sur ce disque. C’est vraiment le contexte qui a influencé mon travail d’écriture. La presse a insisté sur le caractère social de cet album et ça me semble lié à l’ambiance générale de notre époque. Ses soubresauts mettent dans la bouche des commentateurs des choses qui intéressent tout le monde et c’est plus facile de chroniquer un disque avec le secours et le concours d’un environnement dramatique qui permet de tirer des ficelles. Quant à la question de savoir si ce sont des fragments, je crois que ça a toujours été comme ça. J’ai une approche de l’écriture des chansons qui entretient un rapport plus ou moins collégial avec les travaux des poètes contemporains (Jaccottet, Ramos Rosa). Toute personne qui s’empare de la langue pour essayer de lui faire dire des choses qui ne sont pas du registre de l’information m’intéresse. Mais, dans cet ensemble, la musique a son rôle à jouer.

C’est là que votre travail vient redonner du corps aux mots, en face de discours publicitaires qui annihilent le réel.

Il commence à y avoir une injonction à la rentabilité sur le monde informationnel. La langue politique peut très vite faire croire qu’elle nous dit quelque chose, c’est aussi vrai pour un chanteur. Questionner le langage est une démarche inévitable pour une personne qui s’intéresse à l’écriture. J’ai mis longtemps à comprendre que les chansons n’ont pas vocation à être lues, elles passent par le larynx. Petit à petit, j’ai arrêté d’écrire les chansons, je les accumule dans ma mémoire. La musique, c’est le biotope des mots dans une chanson, ce n’est pas la page qui est une conséquence éventuelle. Qu’ils puissent avoir une vie après, ça n’appartient pas à moi d’en juger. En passant par cette oralité, il y a un rapport beaucoup plus direct au corps, ça a probablement à voir avec la question de l’incarnation au théâtre. Dans notre activité d’artiste, c’est difficile de se sentir à la fois concerné par la purulence de certaines situations et la douleur qui nous entoure sans tomber dans un discours de sociologue. Je fais un travail rémunéré donc je ne vais pas m’emparer de la misère du monde pour la vendre. Il faut faire avec ces courants sensibles, avec ce monde qui ne va plutôt pas très bien et la destination de ses prises de parole qu’est la chanson.

La fiction permet cela, selon vous ?

La fiction, elle est tout aussi réelle que le reste du monde. C’est une chose que l’on arrive pas trop à intégrer dans notre réflexion. Le rêve, c’est le réel du monde des hommes. À ce titre-là, c’est aussi réel qu’une chaise. La fiction existe véritablement.

Bertrand Belin © Mathilde Cherel pour Maze

Il y a un morceau magnifique qui s’intitule Glissé, redressé où le débit des mots s’accélère à partir du moment où les notes de piano apparaissent. Pourquoi cette bascule ?

D’abord pour des questions de mouvement plus généralement. J’ai écrit la musique sans avoir le texte. C’est comme quand une vague éclate, ça devient de la mousse blanche. La musique est une affaire de mouvement donc ce débit de voix qui change produit un effet dramatique dans la profusion des mots. Ce n’est pas une chose que j’ai voulu faire, je me suis retrouvé face à cet effet.

Dans le morceau Sous les lilas, l’être aimé réapparaît au détour d’une rue. On comprend que la rupture fut douloureuse du point de vue du narrateur mais on ne sait rien sur la personne en face. Le simple bonjour devient un déchirement et la mélancolie vient achever l’ensemble du tableau.

Absolument. Tout d’abord, il y a une chanson que j’avais écrit pour une pièce de théâtre qui en est devenue le germe. J’ai rêvé de cette musique et j’ai réussi à coucher les accords sur papier à mon réveil. J’ai enregistré cette musique et les mots d’une vielle chanson non-enregistrée me sont revenus. J’ai écrit d’autres paroles puis j’avais cette vision de croiser quelqu’un comme vous l’avez décrit, en ayant la trouille absolue de cette rencontre. Dans la vie, il y a un effet fantôme assez puissant. Tant que tu n’as pas revu cette personne, elle existe en toi dans des proportions qui occupent un volume se dégonflant comme une baudruche quand le corps en question apparaît. Tout un processus d’emphase se fond, avec toutes les douleurs que ça peut occasionner.

Vous apparaissez au cinéma dans Ma vie avec James Dean. Jouer dans des films, c’est une expérience à réitérer ?

Oui mais il faut que ça s’intègre à des mouvements d’amitié. Faire de la musique de film aussi, mais pas à tout prix. Il m’est arrivé d’être dans des situations très pénibles, avec beaucoup d’argent et 150 patrons. J’ai des amis qui font ça et ils s’arrachent les cheveux tout le temps. La seule pression qui me stimule, c’est la pression artistique et elle n’est possible qu’avec des gens que je fréquente.

Quels sont vos projets pour la suite ?

J’ai commencé à écrire un livre mais je ne sais pas s’il sera terminé un jour. L’été prochain, je vais tourner dans un autre film et à partir de septembre, je vais repartir sur les routes mais avec mon répertoire adapté par l’ensemble des percussions et claviers de Lyon.

Bertrand Belin en concert :

  • 4 et 5 décembre – Casino de Paris
  • 18 janvier – Theatre Bonlieu (Annecy)
  • 29 mars – Le Plan (Ris-Orangis)
  • 6 juin – La Sirène (La Rochelle)
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