« Psychomagie, un art pour guérir » – la thérapie selon Jodorowsky

Copyright Nour Films / Satori Films

Alejandro Jodorowsky nous entraîne au cœur de son art et sa philosophie dans un nouveau film documentaire consacré à la psychomagie, discipline qu’il a lui-même créée et développée. Un film qui questionne autant qu’il fascine.

Alors qu’une rétrospective lui est consacré actuellement à la Cinémathèque et qu’il sera l’invité d’honneur du Festival du Film Indépendant de Bordeaux ce mois-ci, Alejandro Jodorowsky, réalisateur mythique d’El Topo et de La Montagne Sacrée, revient sur les écrans avec Psychomagie, un art pour guérir, du haut de 90 ans. Un documentaire qui dévoile une facette assez méconnue de celui qui s’est illustré à travers le cinéma, le théâtre, la bande-dessinée, la poésie, la littérature mais aussi dans divers courants plus ésotériques, la tarologie en tête. Une spiritualité qui colle à la peau de l’artiste mais qui, chose rare, ne semble pourtant jamais tomber dans un mysticisme de bas étage.

L’art libérateur, l’acte créateur

Conçu comme une alternative à la psychanalyse qui, selon Jodorowsky, aide à cibler la source des maux sans pour porter proposer des solutions pour les régler, la psychomagie est un art thérapeutique qui propose à ses bénéficiaires de réaliser des actes symboliques en réponses à des blocages, traumatismes ou état d’esprit, attribués pour la plupart à des causes généalogiques, se transmettant de génération en génération. En faisant ainsi appel à la créativité de chacun, il poursuit ainsi l’objectif de faire retrouver une forme d’équilibre, de bonheur, de paix chez celui que le pratique. Un postulat qui pourrait être perçu de manière douteuse mais qui, dans la bouche de son initiateur, fait sens et ne laisse aucune place à l’ambiguïté sur ses intentions et motivations. Car si le film fait bien la promotion de cette discipline, il met surtout en avant le pouvoir de la création, des frasques et sentiments humains à travers le portrait de ceux souffrants de nœuds inconscients que le réalisateur scrute en tachant de les dénouer, avec une attention toute particulière.

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Difficile de parler du film sans dévoiler son contenu et ses nombreuses surprises, faisant tout le sel et l’intérêt du long-métrage. Car si pour ses aficionados les pratiques de Jodorowsky n’ont (presque) plus de secrets, il est relativement inédit d’avoir la possibilité d’assister d’aussi près à ses actions. S’affranchissant des ambitions esthétiques pour toucher droit au cœur, il semble viser une certaine vérité, ce qui peut sembler étrange pour celui qui a érigé l’art de la « tricherie sacrée » à son paroxysme.

Passant par des actes souvent physiques, parfois violents, Jodorowsky et les autres praticiens n’hésitent pas à aller au contact, aux limites des mœurs et conventions et parfois la limite de l’impudeur (les corps, mis a nue, sont filmés de manière extrêmement crue). Si la réalisation de certains actes peuvent parfois sembler un peu ridicules ou ostentatoires – Arthur H réglant ses problèmes avec son défunt père en pavanant dans Paris accoutré d’un costume de mousquetaire, on a vu mieux pour un chanteur qui semble pourtant bien avoir réglé ces questions par les mots et la musique -, la plupart agisse sur des instincts profonds, semblant correspondre à une part bien réelle de la source du problème, surtout lorsqu’il s’agit d’affection, d’affirmation de soi ou de reconnaissance. A l’image de cette octogénaire en grave dépression, visiblement confuse et au bout du rouleau, filmé sans filtres façon Strip-Tease, à qui Jodorowsky impose d’aller arroser un arbre de plusieurs siècles chaque jour, telle la part du colibri. Ou encore de cette fille qui, souffrant d’un manque cruelle d’amour de la part de ses parents, se verra accorder une seconde naissance, au sens le plus physique du terme, hautement poétique et symbolique. Du symbolisme, il en est bien-sûr question : l’un des plus beaux actes du film, érigé en tableau, montre un couple au bord de la rupture traîner les chaînes de son union. Libérés, fonctionnant chacun à leur propre rythme, ils pourront alors se séparer avec un respect et une compréhension mutuelle sidérante.

Une oeuvre testamentaire

On pense bien-sûr aux origines des créations de Jodorowsky, avec les performances de son mouvement Panique notamment. Et c’est là où le réalisateur se situe réellement comme un artiste totale : en isolant et créant des parallèles avec des extraits de ses propres films, il trouve à travers son oeuvre une résonance symbolique dans la pratique de la psychomagie, comme si elle avait toujours été présente. Ces coïncidences et ces actes semblant uniquement guidés par l’instinct, la bonté et l’altruisme, trop beau pour être vrai ? Pas forcément lorsqu’on connait le bonhomme, qui s’est certes beaucoup épandu sur lui-même dans des livres et entretiens-fleuves, mais qui a aussi été beaucoup décrit et cité par de nombreux admirateurs plus ou moins célèbres comme un être entier, sincère, brillant.

Si rien ne semble bien nouveau dans les préceptes composants la pyschomagie – qui n’est au fond qu’un mélange de différents courants et pratiques déjà mis en avant par d’autres mouvements spirituels – et que la question de l’ego peut-être posée (un aspect récurrent dans la façon dont Jodorowsky forge son propre mythe), les réflexions qu’elle amène ne peuvent que forcer un certain intérêt.

Vu de loin, on pourrait donc croire à une figure Christique, un gourou des temps modernes ; et il l’est un peu. Mais certainement pas au sens, souvent péjoratif, où on l’emploie aujourd’hui. Si les dernières minutes peuvent résonner avec certaines dérives sectaires ou idolâtres que nous connaissons que trop bien, l’intention et la spontanéité de la psychomagie semble se construire ailleurs, en dehors de toute manipulation ou manne financière. Un peu comme Jodoroswky fût toujours lui-même à part dans la pop culture, créateur discret mais omniprésent.

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En sacrifiant la forme au fond, Jodorowsky livre un film sans grande prétention si ce n’est celle, qui l’a toujours animé, d’éveiller et d’agiter les consciences, que l’on adhère ou non à sa vision si particulière du monde et de l’humanité. Une vision que l’on aurait peut-être perçue plus cohérente avec un montage plus ciselé, moins didactique ou démonstratif, en ciblant et rassemblant les principales problématiques générés par ces actions posées tout au long du film. Reste une belle plongée au cœur de la psyché Jodorowskyenne, agrémenté d’un sublime thème pour piano et cordes écrit par son fils Adan, qui baigne les séquences les plus fortes d’une poésie et d’une émotion intense.

Résonnant une nouvelle fois – après le dyptique autobiographique La danza de la realidad et Poesia sin fin – comme une oeuvre testament, le film laisse la pensée et les préceptes de l’artiste s’exprimer plus librement et intiment que jamais. Et si la psychomagie n’est pas une science, elle n’est certainement pas non plus une énième dérive ésotérique. Elle est simplement ce qu’elle est, aspire à être ou procure sur l’instant. Un art qui, comme la magie, ne semble pouvoir fonctionner que si l’on décide d’y croire.

Psychomagie, un art pour guérir d’Alejandro Jodorowsky.
En salle depuis le 2 octobre.
Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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