« Neverland » – Voyage en terre oubliée

© Dessin de Fabien Mérelle

Quand j’ai découvert que Timothée de Fombelle avait écrit un livre pour adultes, l’enfant en moi, qui avait dévoré Tobie Lolness à la lampe torche, cachée sous les couvertures, s’est réveillée. Je ne sais plus lire comme je lisais alors, je n’habite plus les livres comme je le faisais. Je n’ai jamais relu Tobie Lolness, trop anxieuse de ne plus comprendre, mais j’ai pensé que Neverland pourrait combler cette fascination pour mes lectures d’enfance, si faciles à se rappeler mais impossibles à revivre. 

Dans Neverland, il est aussi question d’enfance. Un enfant à cheval, associé au jeune Timothée de Fombelle, espionne le monde des adultes depuis les contrées sauvages de Neverland, le monde des enfants. Son double, devenu adulte, retourne dans la forêt et recherche l’enfant, tentant de capturer l’essence de ce temps perdu, dans son carnet de notes. 

« Ce qui nous attend est déjà là, en pièces détachées. Alors on fait semblant. Cela commence toujours ainsi. On fait semblant d’être grand. Et dans le meilleur des cas, je crois, on fera semblant toute sa vie. »

Neverland par Timothée de Fombelle chez Gallimard – P.12

D’un monde à l’autre

La narration dévoile les réflexions de l’adulte, pénétrant ses propres souvenirs, en quête de cet âge d’or de l’enfance, et simultanément, le lecteur est propulsé dans Neverland, un monde onirique, terrain de jeu au milieu des bois. Entre rêve et réalité, souvenirs vrais et jeux imaginaires, le lecteur finit par avoir le tournis. La frontière entre le monde réel et le monde rêvé devient poreuse, comme si les deux univers fonctionnaient à la manière de vases communicants : l’un n’existant pas sans l’autre. La quête de l’enfance dans la forêt, tel un preu chevalier ou un explorateur, ouvre les portes et les fenêtres du passé. 

« Mais l’enfant sait-il que celui qui le traque et dont l’ombre s’étale sur la façade, c’est l’homme qu’il deviendra, qui s’arrêtera une nuit, le souffle court, perché en équilibre sur une grille à la verticale de l’enfance ? »

Neverland par Timothée de Fombelle chez Gallimard – P.36

À vos madeleines

Neverland a quelque chose d’un long poème didactique, d’un essai sur l’enfance, parsemé de belles images. Parfois, la langue tire un peu vers la guimauve, et certains tableaux de la nature nous sont déjà trop familiers. Pourtant, nous les acceptons volontiers tant le texte nous imprime sur la rétine les vieilles photos de nos albums d’enfance. La puissance mnémonique de ce livre est telle que l’on retrouve sans le moindre effort l’odeur de la soupe de l’hiver, la chaleur de l’été sur les peaux poisseuses, les règles de nos jeux de petits enfants. Replongés dans nos souvenirs, on en finit par questionner nos choix de vie en tant qu’adultes. Cette facilité, cette lucidité, où les a-t-on rangées ?

Timothée de Fombelle les cherche dans la forêt de Neverland ou dans les tiroirs de la grande maison familiale, à la lumière d’un casque de spéléologue, vissé sur le crâne. Il nous invite à les pourchasser aussi et à prendre le temps, entre deux chapitres de Neverland, de faire une pause, pour raviver la mémoire de cette autre vie. C’est un livre aux élans autobiographiques qui n’a pourtant pas d’autres effets que de nous ramener à nos propres  souvenirs. J’y ai associé les miens, quelques dessins de Fabien Mérelle, qui font échos chez moi aux thèmes de l’enfance, du rêve et du jeu présents dans Neverland. Quand l’artiste se représente plus vieux dans une cabane en bois ou dans des mondes imaginaires, j’y reconnais Timothée de Fombelle adulte à la recherche de son “moi” du passé. Fabien Mérelle a aussi créé à quatre mains, avec son “soi” enfant, en continuant des vieux dessins qu’il avait dessiné, aux feutres, dans ses plus jeunes années. Lui aussi, d’une autre manière, établit le dialogue entre l’adulte et l’enfant, et essaie de ressusciter l’étincelle intraduisible des premiers jours.

« Après l’eau du commencement, si lointaine, mais dont je crois parfois me souvenir, l’enfance a donc été ce temps de pierre, d’un seul bloc, ou bien ce temps de sable, la pierre liquide dans laquelle on trempe son corps au soleil. »

Neverland par Timothée de Fombelle chez Gallimard – P.47
© Dessin de Fabien Mérelle, Traversé(e).

À lire dans le métro, si l’on en a l’occasion. Face aux regards tristes et gris des adultes travailleurs, rien de mieux que de sentir entre ses mains, un reliquat du bonheur de l’enfance. Dans l’épais brouillard des transports publics, ces flash-backs agissent comme des pouvoirs magiques.

« L’été durait des vies entières. Une explosion de liberté. Un grand feu dans lequel on jetait les autres saisons pour voir ce qu’il en resterait. Et tout se consumait. »

Neverland par Timothée de Fombelle chez Gallimard – P.76
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