Madeleine de Proust #5 – « Le Miroir d’ambre » de Philip Pullman

Illustration – Eric Rohmann

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur.

Publié en 2001 aux éditions Gallimard, Le Miroir d’ambre clôture la trilogie À la croisée des mondes, amorcée par Philip Pullman, en 1995, au Royaume-Uni. Inspiré du poème anglais Le Paradis perdu, de John Milton, ce roman de fantasy pour jeunes adultes offre bien plus à ses lecteurs qu’un simple récit animé par des sorcières, des animaux bavards, des ours en armures et des théories multimondes.

Ma découverte de l’univers fantastique de Pullman s’est faite, dans un premier temps, en 2007, grâce au film La Boussole d’or de Chris Weitz. Adaptation du premier tome Les Royaumes du Nord, le film conquit immédiatement mon âme d’enfant. Dæmons, aléthiomètre et Poussière furent des mots dont la résonance mystique obsédait mes pensées et mes jeux. Ensuite, il y a eu les livres. Perdus dans la bibliothèque familiale, je ne fis qu’une bouchée des pages, jaunies par le temps, du premier tome et de sa suite, La Tour des anges. Ma fascination pour les aventures des courageux Will et Lyra, protagonistes de cette trilogie, grandit de nouveau. Le Miroir d’ambre, troisième acte de l’histoire, me tomba alors naturellement entre les mains. Point final d’une épopée dont l’intensité et l’ampleur atteint son paroxysme dans ce roman, Le Miroir d’ambre a indubitablement joué un rôle pivot dans mon éveil et ma sensibilité littéraire. 

Les souvenirs de ma première lecture sont parfois flous. Ce sont d’abord des paysages, des objets et des descriptions d’animaux qui marquent mon esprit. Les montagnes de l’Himalaya, décor servant d’introduction au récit, m’engagent dès le début dans la fable mystique de Pullman, en mêlant une localisation dont la géographie est visuellement connue à un imaginaire fantaisiste. Le poignard subtil, arme et outil de Will, me fascine de par son aura arthurienne. Les mulefas, animaux pachydermiques montés sur roues, entretiennent un sentiment d’étrangeté me poussant à tourner les pages toujours plus vite. Et puis il y a la Poussière, substance fantasmagorique englobant et liant les multiples mondes de cette odyssée, dans un tout dont la nature cosmologique est assimilée à la matière noire, matière hypothétique invoquée pour rendre compte d’observations astrophysiques. Cette entité mystérieuse tracasse et perturbe mon esprit d’enfant. L’ensemble de ces descriptions englobe alors mon imaginaire, dans un riche univers aux teintes cuivrées, frôlant parfois le morbide mais restant fondamentalement onirique. Les incursions des protagonistes dans le Royaume des Morts, infini purgatoire dont les images créées par mon esprit sont influencées par la terne couverture du livre, s’inscrivent alors à jamais dans mon inconscient. 

Chacun de ces éléments me demandait, à la première lecture, un effort d’imagination moindre comparé à la seconde. À croire que mon âme d’enfant et ma capacité à créer un monde fictif s’étaient altérées avec le temps. Cependant, cette seconde lecture est comme un retour à zéro. Sombre et oppressante, l’histoire contée est une fresque monumentale dont les thèmes et implications nécessitent une plongée totale dans l’univers de Pullman pour être compris pleinement. Réactualisation du mythe du jardin d’Eden et de la chute de l’Homme, le livre aborde la mort, le deuil, l’autoritarisme religieux, la découverte de soi, les responsabilités et la tentation. C’est l’ensemble de tels sujets qui fait que ce roman est une œuvre philosophique et métaphysique. Il faut donc la relire et y revenir malgré sa déchirante conclusion se déroulant dans deux mondes distincts sur les bancs d’Oxford.

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