LE FILM CULTE : « Les Ailes du Désir » – Vol au dessus d’un nid d’humain

  © Wim Wenders / Argos Films

Il y a un peu plus de trente ans sortait sur les écrans Les Ailes du Désir, fable contemplative et poétique d’un certain Wim Wenders. Un film à l’atmosphère unique, qui prend de la hauteur pour mieux nous parler d’humanité.

Onzième film du prolifique cinéaste Wim Wenders, après le remarqué et récompensé Paris, Texas (Palme d’or en 1984), Les Ailes du Désir poursuit son exploration des affres humaines à travers un traitement allégorique. Une ode à l’humanité et à l’optimisme, avec des personnages complexes évoluant dans un contexte contemporain glacial et chargé d’histoire : celui de Berlin et son fameux mur, divisant l’Allemagne en deux dans cette fin de siècle tourmentée. Si cette fois-ci Wenders repartira sans la Palme, la projection du film sur la croisette fait son petit effet et il remporte tout de même le Prix de la Mise en Scène, avant de connaître un franc succès critique et publique.

Des anges et des hommes

Le postulat de départ de ce long-métrage atypique est pourtant d’une relative simplicité : deux anges, Damiel et Cassiel, veillent sur les humains dans le Berlin des années 80, en écoutant leurs pensées et suivant leurs actions avec bienveillance. Tombé amoureux d’une jeune trapéziste, Damiel va alors décider d’abandonner sa condition d’ange pour s’incarner en homme, sensible et physique, afin de pouvoir vivre une histoire d’amour comme seuls les humains en sont capables.

En posant son histoire dans ce contexte si trouble, où les vestiges de la Seconde Guerre Mondiale rôde comme une ombre, Wim Wenders livre une vision sans concession de cette humanité qui a survécu à une forme d’apocalypse, et qui tente tant bien que mal de se reconstruire. Un symbole de la civilisation toute entière, où la survie finit bien souvent par prendre le pas sur la vie.

  © Wim Wenders / Argos Films

Retrouvant une nouvelle fois Peter Handke au scénario (L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, Faux Mouvement), louant les services d’Henri Alkan à la photo (La Belle et la Bête), Wenders étoffe son casting avec deux acteurs phares du nouveau cinéma allemand, Bruno Ganz (L’Ami Américain, Nosferatu fantôme de la nuit) et Otto Sander (Le Tambour), ainsi que par la présence de Curt Bois (Casablanca) et l’américain Peter Falk (La Forêt interdite, Une femme sous influence et surtout Columbo) ici dans son propre rôle. Solveig Dommartin, qui deviendra un temps la compagne de Wenders, se verra elle attribué le rôle de la sublime Marion, figure féminine qui hante tout le film.

Si les titres français et anglais (“Wings of Desire“) propose une approche poétique et allégorique d’emblée, le titre original (“Der Himmel über Berlin“, littéralement “Le ciel au dessus de Berlin”) est déjà bien plus terre à terre, sans mauvais jeu de mots. Une oeuvre de fiction, certes, mais qui revêts des habits quasi-documentaire, à l’image des nombreuses insertions d’images d’archive qui peuplent le film. Ou encore ces transgressions en règle du quatrième mur, se transformant en vision du “troisième ange” qu’évoquera Wenders, et permettant une caméra mobile, immersive et au service de l’écriture même de l’image qui, par extension, définie la condition de spectateurs de ses deux principaux protagonistes.

Magie du cinéma, si l’on ne voit que très rarement les ailes de ces anges, leurs longues vestes et queue de cheval suffisent à les distinguer du commun des mortels, créant une parfaite illusion séparant, dans un même cadre, les hommes des anges.

  © Wim Wenders / Argos Films

Car ces anges gardiens, sans réels pouvoirs d’action outre leur profonde compassion et attention pour le genre humain, ne sont divins que par leur état, invisible et immortel. L’impossibilité du dialogue pose d’emblée la question de savoir si ces anges ne représentent pas nos disparus, à moins que ce ne soit nous, humains, les disparus du royaume des anges. Toujours est-il que ne pouvant éviter les souffrances et crises propre à la condition d’être humain, ces veilleurs semblent se réfugier dans les couloirs de la bibliothèque de Berlin comme pour mieux sonder toute la psyché et la mémoire de l’humanité. Lorsqu’ils ont fini d’écouter, de contempler et de constater, les anges finissent par dévoiler, à travers une prose splendide et d’épiques logorrhée, l’essence même de notre rapport au monde, de notre présence à celui-ci.

De ces questions métaphysiques naissent une sorte de long poème lyrique, faites de sensations, d’images, de mots et de sons, qui joue sur les codes du cinéma comme de la philosophie, s’empêchant toutes connotations trop religieuses ou théologiques, (même si l’on sait Wenders profondément croyant, en témoigne son récent Le Pape François : Un homme de parole). Car malgré son cadre et ses personnages, Les Ailes du Désir n’est ni un film fantastique, ni un film politique. Il se situe bien ailleurs, quelque part entre le drame existentiel et l’expressionnisme. Ces échos ne sont certainement pas étrangers au cursus universitaire de Wenders, ancien étudiant en philosophie, un bagage qui entraîne le réalisateur vers une sorte de phénoménologie de sa propre création.

Mais avant les mots, c’est bien l’image qui frappe. L’esthétique du film, singulière, c’est d’abord ce sublime noir et blanc, crépusculaire et ténébreux, où tout semble fait d’ombres et de lumière, et qui se voudrait par conséquent tributaire d’un certain manichéisme ; et pourtant, de toute évidence, il n’en est rien. Ainsi le monde des hommes, par opposition en couleur, se construit lui aussi en dehors de ces perceptions.

Loin de tout jugement, dans ces ruines à ciel ouvert, les plus beaux humains sont ceux qui dansent, rient, sous des chapiteaux et dans des caves, dévoilant toute une culture alternative, à la fois pop et moderne, construite sur l’autel de l’innocence et de l’émerveillement. Les spectacles de cirque et les concerts de rock, bien que menacés, semble rythmer ainsi la vie nocturne et bercer les âmes de ses habitants, ceux qui résistent, ou acceptent une certaine forme de résilience.

Séquence du film où Damiel et Marion se rencontrent pour la première fois,
durant un concert de Nick Cave & The Bad Seeds

  © Wim Wenders / Argos Films

Le film offre donc également une place importante à la musique, paramètre incontournable de ce Berlin de la fin des années 80. En offrant une captation de la performance de Crime & The City Solution (pour le titre Six Bells Chime) et surtout une version explosive de From Her to Eternity par Nick Cave & The Bad Seeds où il se crée une fenêtre presque méta, où le jeune Australien semble jouer de ses propres (anges et) démons. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si Marion écoute The Carny, chanson très à propos concernant la situation dans laquelle elle se trouve et présente sur le quatrième album de ce même groupe. A cela s’ajoute une sélection de chansons d’autres formations post-punk de l’époque (Laurie Anderson, Tuxedomoon, Die Haut), les musiques de cirque de Laurent Petitgrand ainsi que la bande originale de Jürgen Knieper, marquée à la fois par une esthétique contemporaine et des influences liturgiques.

De l’enfance à l’âge adulte, de la solitude à la complémentarité

L’enfance est un thème omniprésent dans le film, même s’il est souvent abordé de manière métaphorique ou parcellaire. Ainsi les seuls regards, sereins, qui semblent percevoir les anges sont ceux des enfants. Et le cas Peter Falk, qui ne les voient pas directement mais ressens bien leur présence, est une exception permise par sa condition particulière, qui ne sera dévoilée qu’aux dernières minutes du film.

Depuis la première scène, où le poème fleuve (“Lorsque l’enfant était enfant..“) apparaît sous la forme d’un manuscrit que l’on découvrira plus tard écrit par la main de Damiel depuis le monde des humains jusqu’à la dernière image (“Nous sommes embarqués“, citation de Blaise Pascal), tout semble se rattacher à cette question de la maturité et de l’innocence, d’un changement d’état dont nous sommes tous maîtres ou hôtes.

Une mutation à l’image des pensées de ce vieil homme, Homer, qui rappelle par bien des points son homonyme antique, évoluant entre la bibliothèque et Potsdamer Platz en quête de sens, gardien d’un savoir qui transcende les questions humaines, conscient de son rôle : “Si l’humanité perd son conteur, elle perd son enfance“.

  © Wim Wenders / Argos Films

Ces enfants, ce sont aussi ceux qui exaltent, lors d’une scène de cirque, autour de Marion évoluant dans les airs, comme prête à s’envoler, tel un ange. Celle-là même qui apparaît la première fois évoluant sur un trapèze, des ailes factices au dos, semblant là encore vouloir s’élancer au plus près des cieux mais forcée, par la crise touchant le cirque, à interrompre la répétition de son numéro, la contraignant à rester bien à terre et, par conséquent, humaine. C’est donc un monde où les anges peuvent bien devenir homme, mais jamais les hommes devenir anges.

Au fond, le fameux désir suggéré dans le titre franco-anglais, serait peut-être tout simplement, pour ceux possédant ces fameuses ailes, d’être humain. Ou plutôt d’éprouver, d’explorer les sensibilités et émotions humaines, affublé d’un rapport aux choses, en particuliers au temps et à l’espace bien différent de celui des anges. Un vœu formulé dès les premières séquences du film lors de la première conversation entre Damiel et Cassiel à laquelle on assiste, installés dans le hall d’un concessionnaire automobile, le premier s’avouant “parfois las” de son “existence d’esprit“. Un dialogue fondamental, programmatique de la suite des événements et qui en dit long sur la force des chemins de la connaissance et des mystères de la vie. “Deviner enfin, au lieu de toujours tout savoir” : une phrase qui pourrait presque être perçu, à notre époque où l’information semble courir plus vite que la pensée, comme une prière contre la dystopie qui semble se former peu à peu dans nos sociétés.

Reste-t-il des frontières ? Plus que jamais !” constate quand à lui un conducteur dans sa course le long des immeubles Berlinois. Frontières séparant les deux côtés du mur, le monde des anges et des hommes, le langage de la pensée, le physique de l’éther, l’individu du collectif.. et peut-être aussi celui de l’enfance de l’âge adulte.

  © Wim Wenders / Argos Films

Fait méconnu, il existe une suite aux Ailes du Désir  : Si l’un, si proche !, réalisé ans plus tard, toujours par Wenders, voit Cassiel tenter lui aussi sa transformation en humain, dans un monde où, en accord avec l’actualité, le mur est cette fois-ci tombé.

« La morale de cette histoire, c’est que chacun d’entre nous a son propre ange en lui-même. Et comme on ne vit qu’une fois, chaque moment de la vie compte comme si c’était le dernier »

Claire Denis, assistante réalisateur, pour Libération le 5 janvier 1987

En déployant un langage cinématographique et littéraire d’une rare profondeur doublé d’une mythologie plus métaphorique qu’étouffante, Wim Wenders livre, avec Les Ailes du Désir, une fable intemporelle et universelle, et ce malgré ses marqueurs et son ancrage historique fort. Oeuvre romantique et mélancolique par excellence, onirique et sensitive, elle place l’union comme seul rempart face à l’adversité, la poésie comme réponse à la barbarie, et l’amour comme fondation d’une nouvelle société plus humaine. Un film qui s’impose donc, dans l’histoire du cinéma comme dans le témoignage de cette fin de siècle compliquée, comme essentiel, touché par la grâce.

  • Pour une analyse plus poussée du film : Analyse d’une oeuvre : Les ailes du désir, Wim Wender, 1987 de Sébastien Denis (J. Vrin, 2012).
Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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