L’automne des créateurs #2 : Eliane Heutschi, fondatrice et créatrice de SAVOAR FER

Leurs concepts, leurs idéaux et leur engagement nous enthousiasment : cet automne, la rédaction style de Maze part à la rencontre de jeunes créateurs. Eliane Heutschi a fondé SAVOAR FER qui redonne ses lettres de noblesse à l’artisanat.

Tout de noir vêtue, le teint pâle et la bouche fuschia, Eliane Heutschi nous reçoit sur son stand au milieu de Designers Apartment, au Palais de Tokyo, en pleine fashion week. Elle a intégré ce programme d’accompagnement des jeunes marques de la fédération de la haute couture et de la mode. Si elle y a trouvé des partenaires, une visibilité et a pu bénéficié du carnet d’adresses de la fédération – qui organise la fashion week -, ce sont les artisans qui ont motivé la création de sa marque. 

Un parcours classique, mais pas tant

En témoigne son léger accent, Eliane a grandi à Zurich en Suisse. Depuis petite, la mode la passionne. « Le gros cliché, j’ai toujours voulu faire ça. A l’école j’habillais ma poupée, même si je n’avais aucune idée de ce que ça voulait dire d’être créatrice », plaisante-t-elle, maintenant à la tête de sa marque depuis 2 ans. 

Elle rejoint l’école de mode de Bâle avant de venir travailler à Paris. Après deux ans dans la capitale, elle ressent une forme de lassitude. « J’avais envie de voir un autre point de vue sur les vêtements. Je suis partie au Pérou pour rencontrer des tisseuses. » La révélation est immédiate ; « Je venais du monde du luxe je me suis dit “qu’est ce que je peux apporter à ces femmes-là ?” ; j’ai compris que ce que je pouvais faire c’est leur ouvrir une porte pour que leur savoir faire puisse exister dans notre monde. » 

SAVOAR FER naît en 2017 avec un objectif simple mais ambitieux : valoriser les savoir faire d’antan pour en faire de la mode luxueuse, respectueuse de l’environnement. « Je voulais créer des produits contemporains sans changer le savoir faire  », résume la créatrice de 32 ans.   

Pour sa dernière collection, Eliane Heutschi a joué les mannequins. Ici, elle porte une robe en denim faite d’un seul rectangle de tissu cousu dans le dos. Elle crée ainsi du volume tout en conservant un aspect brut.

« Je voulais créer des produits contemporains sans changer le savoir faire  »

Eliane Heutschi, fondatrice de SAVOAR FER

Depuis sa première collection, elle a abandonné les artisans d’Amérique du Sud pour revenir en France et en Suisse. Elle profite ainsi de la richesse de l’artisanat européen tout en pensant à son empreinte écologique. Pour autant, son combat n’est pas gagné : «  En France et en Suisse on conserve très bien nos savoir faire, on les mets dans les musées et on en fait des archives, mais j’ai voulu les réintégrer dans notre quotidien.  » 

Elle utilise un type d’artisanat par collection. Elle le valorise, tout en travaillant sur la matière et le volume pour moderniser ses pièces. Si au départ les vêtements qu’elle produisait étaient pour la plupart uniques et fabriqués à la main, sa marque devient de plus en plus portable au quotidien. Elle a même réalisé une collection capsule qui sera disponible sur La Redoute le 14 novembre prochain. 

Une mode engagée mais pas hypocrite 

SAVOAR FER est une marque haut de gamme. Facile donc de produire bien quand on produit cher ? Pour Eliane Heutschi les coûts ne sont pas nécessairement plus élevés en décidant de produire écologiquement. Elle s’habitue simplement à réfléchir différemment. « Ce n’est pas plus cher de travailler avec des matériaux récupérés (qu’avec du neuf, NDLR). Je considère que c’est une responsabilité du créateur  », assume-t-elle. Elle n’hésite pas à critiquer la mode sur ses dérives comme la surproduction ou l’exploitation des stagiaires tout en restant positive et enthousiaste sur l’avenir d’une mode durable. « C’est une autre manière de penser la production. C’est aussi un travail créatif d’avoir des limites. » 

Chez SAVOAR FER, tout est question de matière et de volume.

La Suissesse se rend compte qu’il est différent pour une multinationale de prêt-à-porter ou pour une petite marque de passer à un mode de production durable. « Dans deux ou trois ans la mode sera différente  », mais ce changement se fera progressivement, « cela ne peut pas venir d’un coup. On risquerait le chaos et énormément de gens perdraient leur travail. » Elle reconnaît que les marques les plus en difficulté face à ce changement de production sont les structures intermédiaires, qui n’ont ni la puissance financière des mastodontes du prêt-à-porter ni les productions limitées des petites maisons. 

Loin d’une marque nombriliste, SAVOAR FER est tournée vers les autres, clients ou artisans. «  Une technique est un langage  », a appris Eliane au fil de ses collections. Quand elle rencontre un artisan, elle n’hésite pas à s’inspirer de lui-même, de son usage du vêtement dans son métier pour en faire une mise en abîme. Pour cette collection autour de la récupération, elle n’a donc pas hésité à utiliser du tissu en nid d’abeille (celui qu’on retrouve pour certains torchons par exemple). Elle s’efforce aussi, si ce n’est apprendre le savoir faire auquel elle s’intéresse, de le comprendre pour être dans un échange avec le fabricant. «  Il faut être ouvert d’esprit  » pour travailler avec elle, reconnaît la créatrice, car son projet est unique. 

Cette veste est fabriquée avec du plastique 100 % recyclé.

Veste en denim et costume

Une fois l’artisanat trouvé, Eliane travaille autour de pièces basiques qu’elle décline en variant les volumes. Parmi les indispensables, la veste en jean et le costume ont une place particulière. « On les porte pour se sentir unique et en même temps se fondre dans l’ensemble », analyse-t-elle. Sa vision de la mode est en réalité profondément honnête : « C’est la seule expression créatrice dont personne ne peut s’échapper. Si je ne veux pas chanter ou que je ne veux pas écrire je peux ne pas le faire ou le garder pour moi, mais peu importe ce que j’en pense, je dois m’habiller le matin.  » 

Pour Eliane Heutschi, la veste en denim et le costume sont les deux vêtements que l’on porte pour se sentir rebelle et en même temps se fondre dans la masse.

Les collections de SAVOAR FER se vendent aujourd’hui en direct, sur l’e-shop de la marque et dans sa boutique à Séoul. Avec son équipe composée de quatre personnes mais où beaucoup d’autres interviennent ponctuellement, la créatrice imagine ouvrir prochainement une boutique en Europe. 

« (La mode est) la seule expression créatrice dont personne ne peut s’échapper. Si je ne veux pas chanter ou que je ne veux pas écrire je peux ne pas le faire ou le garder pour moi, mais peu importe ce que j’en pense, je dois m’habiller le matin.  » 

Eliane Heutschi, fondatrice de SAVOAR FER
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