La Boucle du ruban rouge #5 : La fin du sida, possible d’ici 2030

© Boucle du ruban rouge

Dans le cadre de la Boucle du ruban rouge, Alice Quatrepoint, chargée de projets au sein du Crips Île-de-France sur le programme «  jeunes engagés en santé  », répond à nos questions.

Le but principal de la Boucle du ruban rouge est que la France augmente sa contribution au Fonds mondial. Concrètement, combien est-ce qu’il manque aujourd’hui ?

Le Fond mondial détermine le budget alloué par les États sur trois ans pour lutter contre le VIH, le paludisme et la tuberculose. Aujourd’hui, les besoins sont d’a minima 14 milliards de dollars disponibles pour les trois prochaines années. Mais selon de nombreux experts, pour mettre fin à l’épidémie, le montant devrait s’élever à 18 milliards, soit 6 milliards par an pour mettre fin à l’épidémie. Cette hausse budgétaire servirait notamment à augmenter le nombre de personnes vivant le VIH qui n’ont pas accès aux traitements : aujourd’hui, encore 15 millions de personnes sur 38 millions n’y ont pas accès ! Est-ce que nous sommes optimistes ? Oui ! De nombreux pays, comme l’Allemagne, ou encore le Canada, ont décidé d’augmenter leur dotation. Emmanuel Macron a également lancé un appel à la mobilisation.  Alors oui, on y croit réellement, parce qu’on sait que la fin du sida c’est possible d’ici 2030 si l’on s’en donne les moyens. Et vu que la France a décidé d’accueillir cette conférence, elle se doit de tenir une place de leader dans la lutte contre le VIH.

Quels sont les autres buts de la boucle ? 

Aller à la rencontre des citoyens et citoyennes tout au long du parcours et reparler du VIH, tout simplement. En reparler non pas comme une maladie du passé mais comme une maladie qui touche toujours plus de 6 000 personnes par an, un chiffre à peu près identique tous les ans depuis 10 ans. Le tout de manière objective, pour faire tomber les préjugés et faire connaître les progrès qui peuvent nous amener à la fin du sida d’ici 2030. Parler prévention, notamment des nouveaux outils de prévention comme l’autotest ou la PrEP. Parler lutte contre les discriminations.

Le fonds mondial a permis aujourd’hui de sauver 27 millions de vie et il en reste 15 millions à sauver. Quelle est la priorité pour y parvenir ? 

Quand on parle de 15 millions de vies à sauver, cela concerne le nombre de personnes vivant avec le VIH sans accès aux traitements. C’est la priorité : l’accès aux traitements. Pour rappel, le VIH/sida est la cause de décès de près d’un million de personnes par an… Être mis sous traitement pour une personne séropositive est fondamental, aussi bien pour sa qualité de vie mais aussi pour les autres car la science l’a prouvé : une personne sous traitement ne transmet plus le VIH, puisque sa charge virale devient indétectable. C’est ce que l’on appelle le I=I c’est-à-dire « Indétectable = Instransmissible ». La mise sous traitements, c’est vivre mais aussi être sur la voie de la fin du sida !

Quels sont les pays où la situation reste la plus compliqué ? À l’inverse, y’a-t-il des “modèles” ? 

Nous le savons tous, le sida se combat aussi par la politique. Alors je vous le demande  : comment mener une politique de prévention efficace en direction des personnes les plus exposées dans des pays où par exemple l’homosexualité est un délit pénal  ? C’est impossible. En somme, les pays où c’est le plus compliqué, c’est là où il y a un déni de la réalité, un déni des droits humains, un déni des populations clés. Est-ce qu’il y a des pays modèles  ? Oui mais plutôt des villes plus que des pays. Je pense à Londres, San Francisco ou Paris, où la baisse des contaminations est très forte. La clé du succès  ? Permettre l’accès le plus facilité possible aux outils de prévention, à tous les outils de prévention notamment la PrEP et promouvoir les droits des personnes, notamment des personnes les plus exposées  !

Vous vous intéressez particulièrement à la jeunesse, en quoi est-il important de les sensibiliser ? 

Entre 2009 et aujourd’hui, d’après les enquêtes publiées par Sidaction, les jeunes de 15 à 24 ans s’estiment de plus en plus mal informés par rapport au VIH. Aujourd’hui, par exemple, 79 % des jeunes interrogés affirment avoir peur du VIH, 28 % pensent que le VIH peut être transmis en ayant des rapports sexuels protégés et la moitié seulement est au courant de message I=I (indétectable=intransmissible). Ne pas savoir concrètement comment le VIH peut se transmettre, d’une part implique que les jeunes ne sauront pas toujours comment s’en protéger, mais continue d’alimenter les discours sérophobes (la peur des personne séropositives). Au niveau international, même si l’on sait que le nombre de nouvelles contaminations a diminué (par exemple, les nouvelles contaminations chez les jeunes filles de 15 à 24 ans, a diminué de 25 % entre 2010 et 2018) il y a encore 6200 nouvelles contaminations par semaine. La jeunesse est donc un public ciblé dans la lutte contre le VIH, mais aussi un acteur du changement !

Quels sont les meilleurs moyens de sensibiliser les jeunes, d’avoir le plus d’impact possible ? 

Mettre le jeune au cœur de la réponse non pas comme cible mais comme acteur. Concrètement cela suppose d’avoir une approche positive pour favoriser le renforcement de leurs capacités à prendre soin de leur santé et de celles de leurs pairs. C’est-à-dire de ne plus seulement positionner les jeunes comme des consommateurs d’action de prévention et de passer de la pédagogie en face à face à de la pédagogie en côte à côte. Au-delà, il faut aussi impliquer les jeunes dans la construction des réponses aux problématiques qui les concernent. Ne pas les intégrer dans la construction des politiques de santé qui leur sont destinés c’est prendre le risque qu’elles sont construites à partir des représentations que l’on peut avoir de cette classe d’âge.

Quels sont les plus grands préjugés autour du sida chez les jeunes ? 

Les préjugés, qu’ils soient chez les jeunes ou les moins jeunes, sont les mêmes. Et ils tournent tous autour des modes de contamination. Je vous donne un exemple : selon une enquête de AIDES, plus d’un parent sur cinq se sentirait « mal à l’aise » si l’un des enseignants de leur enfant était séropositif. Ce taux monte à 33 % chez les parents de moins de 35 ans. La raison est la peur de la contamination et donc un manque d’information…. Tout tourne autour de cela : l’information. D’où l’intérêt du projet de la Boucle du Ruban rouge !

Y-a-t-il aujourd’hui assez de prévention d’après ?

Déjà, je pense que nous pouvons nous arrêter quelques instants sur l’approche que l’on a au Crips. Chaque année, nous rencontrons à peu près 70 000 jeunes  ; nous sommes passés d’une information sur la maladie à une information beaucoup plus large qui promeut les compétences psychosociales comme par exemple la résistance à la pression d’autrui, le renforcement de l’esprit critique … C’est une approche plus globale, plus positive qui fonctionne  ! Pour ce qui est de l’Éducation nationale  : 3 séances de 2 heures par an pour chaque classe sont prévues. En théorie… Concrètement, 25 % des écoles, 4 % des collèges, et 11,3 % des lycées, n’ont mis place aucune séance. C’est très dommageable pour les jeunes.

Le sida fait “moins peur” aujourd’hui que dans les années 80, car on en parle davantage. Est-ce finalement un problème, risque-t-on d’oublier les risques ? 

Oui, ça fait « moins peur » et en effet on en parle moins. La thématique apparaît surtout autour de certains événements (Sidaction, Journée mondiale de lutte contre le sida le 1er décembre et via la Boucle du Ruban Rouge). Or, le nombre de nouvelles contaminations en France stagne. Jamais autant de personnes, que ce soit en France ou dans le monde, n’ont vécu avec le VIH (38 millions dans le monde, 170 000 en France). Et pourtant plus de 15 % des personnes séropositives en France ignorent leur statut. On pense qu’il s’agit d’une maladie du passé, mais les chiffres montrent le contraire ! D’où la nécessité de continuer de se mobiliser, et d’en parler avec les apports scientifiques, c’est-à-dire le I = I et promotion de la mise sous traitement, la promotion de la prévention diversifiée (préservatifs – PREP), la promotion du dépistage, la lutte contre les discriminations. Et tout ça, sans oublier de mettre les personnes concernées au cœur du dispositif ! Le combat n’est pas terminé.