MUSIQUE

Kanye West, Jesus Is King – la voix et la foi

Attendu depuis plusieurs mois déjà, le successeur de Ye a enfin débarqué sur la toile. Jesus is King est un témoignage de 27 minutes de la foi retrouvée de Kanye West qui, toujours à l’image de l’artiste, brille par son paradoxe infini.

Dans son huitième opus, Ye, nous retrouvions le kid de Chicago dans un piteux état, affirmant à tout bout de champ ses troubles bipolaires. Cet album schizophrène, témoignant d’une certaine hétérogénéité dans les morceaux (de la guitare électrique de Ghost Town en passant par les aveux solennels de I Thought About Killing You), difficilement oubliable de par ses aspects quasi-expérimentaux, laisse place à un album assez court (27 minutes) et entièrement centré sur la reconversion religieuse de Kanye depuis notamment la création en début d’année de son Sunday Service, où le gospel a remplacé cette musique “de l’enfer” qu’est le rap selon l’intéressé. Un album dédié à une seule et même cause – homogène, donc – à l’issue duquel il est encore difficile de traduire les différentes énergies et temps forts tant le concept de Jesus is King prend forme au fil de chaque morceau. C’est ainsi l’exact opposé de Ye  : un album qui se forme sur la durée, tentant pourquoi pas de retracer ce chemin vertueux et forcément virtuose de Kanye vers le pardon de lui-même.

Kanye retrouvé

On sent alors un Kanye plus en accord avec lui-même, fidèle à sa foi, justifiant parfois certaines vannes limites (“What If Eve Made Apple Juice ?” dans Everything We Need) et ses pensées politiques comme sur l’esclavage et la culture (“No More Livin’ For The Culture, We Nobody’s Slave”, que nous entendons sur Closed on Sunday). Un sentiment général de quiétude qui se ressent dès le premier morceau, premier gospel, Every Hour, où Kanye ne chante pas mais laisse chanter pour lui ; où le mélange des voix, cette recherche de l’unité, laisse penser que l’album n’est finalement qu’une recherche plus lisse, inséparable, plus profonde de ce qu’il a déjà pu trouver au cours de cette période qui sépare Jesus is King à Ye. Rarement nous l’avons entendu chanter avec autant de coeur et de solennité que dans Closed on Sunday mais aussi dans God is, contrechamp inverse et quasi-sensoriel du superbe I Am A God, centre de gravité de Yeezus (2013).

Cette unité retrouvée se ressent aussi sur une production qui imbibe littéralement son chant ainsi que celui de ses collaborateurs où l’on peut y croiser l’inconnu Ant Clemons, mais aussi Fred Hammond et l’incroyable Kenny G. Cela se traduit par les “Hallelujah !” de Selah qui, comme dans Ultralight Beam sur Life of Pablo, sépare et s’empare du morceau. C’est surtout dans les derniers titres de cette confession à voix haute que la production dessine cette sphère intime voulue par Kanye : la substance quasi-liquide des synthé dans le très beau Water, les basses et les off qui se mélangent dans Hands on et enfin et surtout, une pointe aigüe et des murmures laissant place au saxophone de Kenny G qui structurent Use this gospel, peut-être le chef-d’oeuvre de Jesus is King (on notera aussi une réminiscence de MBDTF dans On God).

Paradoxe vertueux

Insaisissable depuis maintenant une bonne décennie, Kanye West n’a cessé de redéfinir sa musique au fur et à mesure des grandeurs et décadences de son existence. Jesus is King, à l’image de Life of Pablo (point de repère radical de sa discographie), contredit comme il condense l’imaginaire et l’engagement du rappeur, ou plutôt de l’ancien rappeur ? Cette homogénéité indéniable, digne d’une épure, qui se dégage à l’écoute, on la doit à cette faculté d’immersion qui peuple un grand nombre de ses productions récentes : l’exemplaire Kids See Ghosts avec Kid Cudi, dont la forme et la durée de l’album est quasi-similaire (même Ye avait cette graine immersive mais nous repoussait constamment). Et pourtant, Kanye ne cesse de procéder par rupture, à l’image de toutes les transitions qui chaînent les morceaux, de ce cri infantile clôturant Follow God ; titre le plus empirique, mais aussi le titre éponyme et ultime d’une cinquantaine de secondes, où Kanye prend la place du gospel d’ouverture pour prendre le soin de faire éclore enfin sa propre voix, sa propre foi. C’est cette capacité, aussi, de semer le paradoxe qui permet à Kanye West de composer ce qu’il y a de plus vertueux.

Auteur·rice

Vous pourriez aussi aimer

More in MUSIQUE