Danse – Body and Soul : les cafards de Crystal Pite ensorcèlent l’Opéra Garnier

© AFP/ Joel Saget

Trois ans après The Season’s Canon, Crystal Pite revient à l’Opéra de Paris où elle était très attendue. Avec Body and Soul, elle signe une œuvre pour trente-six danseurs, puissante et magnifique.  

«  Ses mains bougent sans cesse : touchant son menton, son front, sa poitrine (gauche droite gauche droite gauche.) son cou, sa bouche, sa hanche. (droite gauche droite gauche droite.) Front, menton, cou, hanche, poitrine, tête, bouche  ». Voila qui pourrait presque résumer ce qui se passe sur la scène de l’Opéra Garnier durant l’heure quinze que dure Body and Soul (corps et âme en français). Ces mots, ce sont ceux de Crystal Pite, dits par l’actrice Marina Hands, et qui vont servir à animer les corps des danseurs sur le plateau, qu’ils soient deux, dix ou trente-six. Car au-delà d’un dialogue entre le corps et l’âme, la dernière oeuvre de Crystal Pite est un véritable pas de trois qui intègre aussi le langage (comme souvent chez la chorégraphe). Une oeuvre qui illustre également magnifiquement la notion d’intention car, tout au long du spectacle, si les mêmes mots se répètent, ils serviront alternativement à décrire des scènes de conflit, de deuil ou d’amour. 

Kafka sur le plateau 

The Season’s Canon, la précédente création de Pite pour l’Opéra de Paris, se basait sur la musique des Quatre saisons de Vivaldi réorchestrée par Max Richter. La chorégraphie, également conçue pour un grand ensemble, était profondément organique et tellurique, et évoquait un lien fort avec la nature, dans le prolongement direct de la partition musicale. Body and Soul constitue à la fois une rupture et une continuité avec cette oeuvre. Côté partition, la chorégraphe canadienne a fait le choix d’un patchwork qui allie musique expérimentale, sonates et envolées pop. Un principe de collage qui se retrouve sur le fond comme sur la forme du spectacle. L’esthétique du premier des trois actes suggère l’univers sombre d’une bureaucratie à la Kafka. Avec leur grandes redingotes noires, dans un univers esthétique qui évoque Matrix comme les épisodes les plus sombres d’Harry Potter,  les figures qui se déplacent sur scène rappellent surtout les fonctionnaires-marionnettes des oeuvres de l’auteur tchèque. Pas forcément surprenant quand on sait que l’argument de l’Inspecteur du gouvernement, une nouvelle de Nicolas Gogol dénonçant la corruption politique, a déjà servi de base à la création d’une pièce de Pite (Revisor). La gestuelle, que l’on retrouvera dans les actes suivants mais de manière différente, est mécanique et répétitive. Dans cet univers, revendiquer une identité personnelle semble impossible, le groupe venant chaque fois s’opposer et absorber les quelques figures qui parviennent à se détacher. 

Le danseur étoile Hugo Marchand et Crystal Pite en répétition

Le devenir de ces êtres va pourtant évoluer au fil des actes. Dans le second, partie la plus conventionnelle et peut être la plus faible du spectacle, les corps (on n’ose pas dire les individus tant le collectif n’est jamais loin) parviennent parfois à s’extraire et à esquisser de brefs pas de deux sur une musique plus douce. Dans le troisième et dernier acte, ils finiront toutefois tous par se transformer en sorte de cafards humanoïdes (imaginaire Kafkaïen encore)… On ne sait pas bien si cette partie est un souvenir ou un présage. S’agit-il d’un flashback renvoyant à une sorte d’état primitif ou, au contraire, d’une prémonition sur la suite logique d’une humanité qui, abimée moralement et écologiquement, n’aurait d’autre choix que de retrouver cet état de nature et de se transformer en insectes géants ? 

Les danseurs Mickaël Lafon et Lydie Vareilhes © Julien Benhamou

Quoiqu’il en soit, cette ultime partie s’avère particulièrement jouissive pour le spectateur. Le travail de scénographie, de création sonore et textile déployé dans cet acte est particulièrement époustouflant, évoquant avec des moyens finalement très simples un monde souterrain en fusion peuplé de bestioles étranges et fantastiques. Avant de les voir, il est difficilement possible d’imaginer les costumes entièrement composés de latex noir (et rappelant les créations les plus folles d’Alexander McQueen) dont sont affublés les danseurs du corps de ballet. Comme tout monde nouveau, c’est d’abord inquiétant et déstabilisant puis on s’habitue jusqu’à finir par trouver cela absolument sympathique, en particulier quand cette petite colonie de blattes dirigées par un chaman ultra-poilu (fantastique Takeru Coste) se déhanche sur le tube pop Body and Soul de Teddy Geiger. 

Psychologie des foules 

En digne élève de William Forsythe, Crystal Pite connait ses classiques et sait les remixer. Dans Body and Soul, on retrouve des pas de base (notamment dans le délirant acte III sur pointes), de la danse de salon (esquisse de tango de l’acte II) ou du hip hop (séquences offertes par le toujours aussi agile François Alu). Toutefois, l’essentiel de sa chorégraphie repose sur sa grammaire habituelle, entre souplesse et mécanique. Des gestes simples et fluides que chaque humain même non danseur accomplit quotidiennement (tourner un poignet, hocher la tête, glisser sur le sol), alliés à des compositions plus complexes (portés acrobatiques, sauts). Tous ces gestes sont exécutés par un danseur ou un ensemble en même temps et c’est dans ce mimétisme et cette synchronisation parfaites qu’ils prennent une dimension hypnotique et fascinante tout autant qu’inquiétante. Chez Pite, la foule semble parfois possédée jusqu’à évoquer la mécanique terrible de l’armée. Mais elle sait aussi être réconfortante et solidaire quand l’une des figures sur scène semble vivre une épreuve ou subir un deuil. Qu’elle soit menaçante ou tendre (ou drôle), cette foule n’oublie surtout jamais d’être virtuose. C’est probablement cette sacralisation de la virtuosité qui fait que les oeuvres de Pite ravissent et se distinguent si profondément du reste de la production chorégraphique mondiale. Et la surplombe de très haut. 

Body and soul de Crystal Site. À l’Opéra de Paris (Garnier) jusqu’au 23 novembre 2019. Durée : 1h15. Réservations depuis le site de l’Opéra

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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