CINÉMA

Rencontre avec Olivier Gourmet – « J’aime la radicalité au cinéma »

© Condor

À l’occasion d’une avant-première à Rennes, nous avons rencontré Olivier Gourmet pour le film Ceux qui travaillent. Après un entretien avec le réalisateur, les questions à poser à l’un des meilleurs acteurs européens se sont multipliées.

La rencontre avec Olivier Gourmet est fixée à 8h du matin. L’appréhension est grande avant d’échanger avec cet acteur discret mais si imposant. Il débarque au cinéma en 1996 dans La Promesse, réalisé par les frères Dardenne. Il ne les quittera plus, sauf pour leur dernier film en date. Son jeu est tout en retenu et, comme tous les grands acteurs, fait circuler les émotions par son regard. Ce premier film s’inscrit dans une réflexion sociale, genre qu’il alimentera pendant plus d’une centaine de long-métrages. Il fera quelques incursions dans la comédie pour des seconds rôles mais c’est dans L’exercice de l’Etat qu’il déploie tout son art. En ministre des transports aux côtés de Michel Blanc, il imprime la rétine. Mieux, il transcende le sujet déjà passionnant du film de Pierre Schœller. En taiseux dans Ceux qui travaillent, il donne au personnage de Franck toute la complexité qui sied à l’ambition du film. Sa diction, son regard et ses gestes rappellent les plus beaux moments du cinéma francophone. Pour toutes ces raisons et bien plus encore, la rencontre avec Olivier Gourmet était indispensable.

C’est le premier long-métrage d’Antoine Russbach. Qu’est-ce qui vous a motivé à participer au projet ? Une intime conviction était un premier film aussi.

Olivier Gourmet  : Le scénario était très bien écrit. C’est rare de lire des scénarios où on ressent la somme de travail accumulée derrière. Antoine s’est informé, il s’est beaucoup documenté sur le terrain et ça se ressent dans la justesse des dialogues, des mots. Il y avait déjà des non-dits, des silences et le scénario était bien rythmé. Le sujet est interpellant, vraiment d’actualité sur la consommation aujourd’hui et sur le milieu du travail. Il y a nous face au système, notre inertie qui semble permanente et notre responsabilité face à ce système. Finalement, c’est le regard sensible d’Antoine sur le monde qui m’a pleinement convaincu.

Sans juger ses propres personnages.

Exactement. Il ne voulait pas d’un personnage manichéen donc on ne trouve pas de leçon de moral dans ce film, pas vraiment d’empathie avec le personnage mais sans le condamner non plus. On a affaire à de l’humain. Cet homme agit pour des raisons qui ne sont pas cautionnables mais il y a des explications profondes à cet acte. Il ne s’agit pas de décortiquer les raisons qui le poussent à cela mais c’est un constat pertinent d’un système.

On peut faire un parallèle avec un rôle important de votre filmographie, celui de Roger dans La Promesse (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 1996). Le personnage n’est pas directement responsable de la mort de cet homme mais la situation et le contexte l’entraîne dans une chute sans fin pour dissimuler cet acte.

C’est vrai que l’on peut tracer des lignes entre ces deux films. D’abord, il y a la mort d’un homme et Roger prend lui-même la décision. Il est le propre patron de sa petite entreprise. Personne ne le pousse à le faire si ce n’est pour des raisons financières. Il ne fait pas ça pour s’enrichir mais pour continuer à être. Dans Ceux qui travaillent, Franck a un libre arbitre et prend la décision seul. Il est à la fois victime et responsable. La différence avec Roger, c’est que pour Franck tout est virtuel, il ne connait pas le terrain et ne voit pas ce corps qu’il fait disparaître. Pour lui, ce sont juste des petits points sur un ordinateur qui se déplacent à travers le monde. Cette virtualité est aussi une manière de nous déculpabiliser en tant que consommateur.

Il y a une très belle séquence à la fin du film où votre personnage amène sa fille sur les docks pour lui montrer les déplacements de marchandise. C’est vécu par le personnage comme un retour aux origines, une sorte de scène fantasmée où son travail perdu retrouverait un sens. Comment l’avez-vous appréhendé ?

De manière très concrète, comme je suis un acteur. Je dois jouer ce qui se passe là et maintenant dans le film et dans la réalité de Franck. Comme il n’a plus de travail, il est obligé de l’amener là où tout a démarré, de lui expliquer le parcours. Je l’ai appréhendé comme un père pris en défaut, au bord du suicide et qui ne sait pas très bien comment s’en sortir. Sa fille, c’est la seule qui est encore innocente par rapport à ce que son père fait.

On en parlait avec Antoine, il y a une séquence remarquable dans le film. C’est lorsqu’il vous filme en plan-séquence au moment où vous annoncez au capitaine qu’il va devoir jeter le jeune homme par-dessus bord. Comment avez-vous préparé ce moment  ?

Je viens du théâtre et on peut parler de long plan séquence quand une pièce se déroule sur scène. Il y a un plaisir à démarrer une scène sans interruption. Organiquement, on trouve plus facilement le rythme quand on fait un plan-séquence. Quand on tourne un plan furtif, il faut trouver tout de suite et c’est parfois plus difficile à trouver, en sachant que le curseur n’est pas forcément au bon niveau. Cela dit, c’est difficile sur le plan de la technique.

Selon vous, quelle signification donnez-vous à la séquence où Franck raconte une anecdote d’enfance à sa famille en plein dîner  ?

Je vais avoir beaucoup de mal à répondre à cette question. J’ai beaucoup discuté avec Antoine, pour savoir si cette séquence était utile ou non. Antoine est assez radical dans son film, ce que j’aime en général quand c’est fait de manière intelligente, et on se demandait si le personnage devait se justifier. On parlait d’empathie avec le personnage et la question était de savoir s’il devait tendre une main au spectateur. Pendant très longtemps j’ai demandé à Antoine de supprimer cette scène. Je ne voulais pas la tourner, ni la faire, mais Antoine a insisté. Par contre, c’est une scène que j’ai aimé joué parce qu’elle me parle beaucoup. C’est probablement pour cela que je ne voulais pas qu’elle figure dans le film.

© Condor

C’est un personnage totalement déterminé par son travail. Ça imprègne son rapport à sa famille comme en atteste la scène où, malgré la perte de son emploi, il continue à manger seul dans son bureau à la maison.

C’est un moment compliqué dans le film. J’avais très peur de la thématique du suicide, on en a beaucoup parlé avec Antoine. On a tourné les scènes et je lui ai dit de faire ce qu’il voulait au montage. Il y a un moment où on est proche de l’acte fatidique lorsqu’il prend une arme. Comme la scène dans la chambre d’hôtel où il ressort la balle de sa poche, je ne suis pas très convaincu par l’intérêt de ces plans. Le risque d’être démonstratif peut facilement arriver.

Le dernier plan est d’une grande violence symbolique, avec l’idée que le personnage retourne au point de départ.

Oui, mais avec une autre conscience. Après, c’est le spectateur qui fait son histoire. Personnellement, je pense qu’il n’est plus le même. Avant, tout ça était virtuel.

Quels sont vos projets pour la suite ? Votre productivité est épatante.

Je viens de finir un film sur le général de Gaulle, avec Lambert Wilson . Je jouais le président du conseil, Paul Reynaud, mais je n’avais que six jours de tournage. Là, je tourne dans le nouveau film d’Olivier Dahan sur Simone Veil où j’interprète son mari. Au bout de l’année, je fais une série pour Arte qui s’appelle Moloch, c’était plus long car l’intrigue se concentre sur six épisodes. En nombres de jours de tournage au total, on arrive à une cinquantaine de jours dans l’année donc ce n’est pas si énorme.

Vous arrivez quand même à trouver du temps pour vous occuper de l’hôtel familial avec votre épouse ?

Nous ne faisons plus hôtel, les bâtiments restent à nous mais nous l’avons transformés en gîte. On s’en occupe toujours et je continue à m’occuper de la maintenance des bâtiments et du jardin. On fait presque tout nous-mêmes. Par contre, la mécanique, c’est pas mon truc.

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