CINÉMA

Rencontre avec Antoine Russbach – « Il faut toujours se demander ce que le cinéma peut apporter de plus sur le sujet »

Olivier Gourmet et Adèle Bochatay © Condor

Pour son premier long-métrage, Antoine Russbach a fait appel à l’un des plus grands acteurs européens : Olivier Gourmet. Dans ce beau film intitulé Ceux qui travaillent, on suit le parcours de Franck, employé d’une compagnie de fret maritime. Il prend une décision terrible qui lui coûte son travail.

La présence d’Olivier Gourmet à l’affiche d’un film titille toujours notre curiosité. L’acteur est à l’aise dans tous les genres, travaillant sans cesse pour livrer des prestations impressionnantes, aussi bien sur les planches que devant une caméra. Ceux qui travaillent a la rigueur des grands films et la clarté de son propos vient confirmer un nouveau cinéaste à suivre. Antoine Russbach a déjà réalisé deux court-métrages, disponibles ici (Les bons garçons) et (Michel). Pendant une heure, nous avons pu échanger avec lui lors d’une avant-première au cinéma Duguesclin de Cancale.

Avant ce premier long-métrage intitulé Ceux qui travaillent et deux court-métrages, quelle expérience avais-tu dans la réalisation ?

Antoine Russbach : Je n’en avais pas vraiment. Je suis rentré dans une école de cinéma à l’âge de 20 ans. Le théâtre m’avait bien occupé quelques années auparavant. J’avais beaucoup de facilités là-dedans, contrairement à tout ce qui était scolaire. C’est à ce moment que j’ai écrit mes premiers scénarios. Au moment où il fallait décider de ce que je ferai à l’université, j’ai choisi d’entrer dans une école de cinéma en Belgique.

Antoine Russbach

C’est lors de tes études à l’IAD (Institut des Arts de Diffusion de Louvain-La-Neuve) que tu as rencontré Olivier Gourmet ?

Non, mais c’est en partie pour ça que la coproduction est belge. C’est une très bonne école sur cinq années. Je suis resté à Bruxelles entre mes vingt et trente ans.

Tu dissèques déjà les ravages du marché dans ton court métrage Les Bons garçons. Les deux personnages ne baignent pas vraiment dans le langage libéral et travaillent en parallèle de leur études. C’est aussi le cas de Franck dans Ceux qui travaillent. Pourquoi ce choix ?

Je ne suis pas sûr que les deux garçons soient si éloignés que ça de ce langage. Au départ, je voulais réaliser un documentaire dont l’action se déroulait dans une école de commerce. Le projet ne s’est pas fait mais on retrouve des traces dans Les Bons garçons. Même si on vient des classes bourgeoises, c’est au moment de l’école que les codes sont incorporés. Je les vois quand même comme des petits bourges. L’idée est surtout de montrer la soumission aux codes. Pour Franck, c’est un type qui a intégré une certaine demande et il a cru en cette cause. Il ne sera jamais l’égal de son patron, par son histoire et sa vision du monde. Il a gardé tout ce qui marche pour intégrer ce moule de cadre supérieur.

Le reste de la famille déambule dans la maison comme des fantômes, ils semblent tous dans un grand état de tristesse...

Ces personnages, on les voit uniquement à travers les yeux de Franck. Je ne suis pas sûr que ses enfants soient très malheureux mais c’est dans le rapport qu’ils entretiennent avec le père que réside le problème. On est tout le temps avec leur père donc il ne ressort que ce climat très angoissant. Il y a quelques moments dans le film, très rares, où ils oublient la présence de leur père. Là, on peut ressentir un certain bonheur. Franck est exclu de certaines discussions et il ne fait plus partie de sa propre famille.

Premier regard tourné vers le père © Condor

Tu avais déjà une matière assez conséquente pour mener ta réflexion, en enlevant le rebondissement lié au crime mais tu évites le genre du film psychologique avec cet élément de thriller...

Exactement. Cet élément déclencheur permet de parler du monde, en dépassant le cadre familial. La psychologie n’est pas contemplée, c’est plus intéressant de la mettre en perspective.

Ce qui est très réussi dans le film, c’est ta capacité à instiller de la fiction dans une réflexion sur des grands ensembles. Ce n’est ni un film théorique ni un film militant, qui peut sacrifier l’art au profit d’une cause...

À chaque fois que l’on écrit une séquence, on se pose toujours la même question : qu’est-ce que ça raconte sur les personnages ? Le truc qui me gêne avec certains films engagés, c’est de ne pas avoir une réflexion supplémentaire par rapport à un article de presse que j’ai pu lire juste avant. Il faut toujours se demander ce que le cinéma peut apporter de plus sur le sujet. Il y a des moyens de réaliser des films dogmatiques avec grand talent mais ce que je n’aime pas, ce sont les films vraiment mous, très redondant par rapport à la théorie.

Il y a un plan-séquence remarquable dans le film où Franck commet un crime au téléphone tout en récupérant sa fille à l’école. Les deux contraires s’affrontent au sein d’un même plan. Comment as-tu dirigé Olivier Gourmet sur cette séquence ?

Le but était d’éviter qu’il se prenne une bagnole (rires). Je plaisante mais ces questions pratiques jalonnent un tournage. Par exemple, on a du arrêter le tournage car la même voiture que Franck a bloqué le chemin. Pour revenir au plan-séquence, on a fait plusieurs prises. Ce sont des plans avec beaucoup d’imprévues. Je le pensais comme un moment de cinéma, avec un petit écart à la sobriété.

Au niveau des décors, comment avez-vous travaillé ?

Ce qui est important, ce n’est pas d’être dans le minimalisme, c’est de donner l’impression de réel. Par exemple, dans les bureaux, on a tout fabriqué. Pareil pour la maison. Déjà, en Suisse, c’est très rare d’avoir une maison pareil, ça coûte plus cher qu’en France. Sur les bureaux au travail, je me suis beaucoup documenté. Par exemple, en visitant discrètement une entreprise de ce genre, j’ai remarqué les bons pour un fast-food posés sur les bureaux, la photo des enfants à côté de l’ordinateur, les crayons posés sur la table. Tous ces détails se retrouvent dans le film. Dépouillé, c’est autre chose. Très souvent, les bureaux dans les films sont très vides avec des murs blancs. C’est l’empire du mal. Nous n’avons pas travaillé comme cela.

Un départ dans l’indifférence © Condor

La maison rappelle beaucoup le lieu de travail de Franck et les deux milieux se mélangent comme lorsque Franck s’isole dans son bureau à la maison pour éviter sa famille.

Tout à fait, la scène est très violente. L’espace du travail a colonisé l’espace familial. C’est une idée importante du film.

Il y a une belle séquence vers la fin du film où Franck fait visiter un port industriel à sa petite fille. C’est par la reconnexion avec l’outil de travail et les autres que peut émerger une sortie au cauchemar que tu filmes ?

C’est une réflexion que l’on peut avoir sur la fin du film mais ce n’est pas exactement la mienne. Là où je pense qu’il y a une solution, c’est dans une connexion à soi. C’est en sachant qui on est, en ne se laissant pas colonisé l’esprit par des promesses de ce système. Le grand drame de Franck, c’est qu’il est déconnecté de lui-même. Il ne sait pas ce qui le rend heureux, il ne s’écoute plus. C’est très dangereux dans ce monde de consommation puisque la promesse du bonheur naît de cela.

Quelles sont tes influences cinématographiques pour ce film ?

Pour ce film, Les ressources humaines de Laurent Cantet est une oeuvre importante. Tu parlais de connexion entre le drame psychologique et le propos macroscopique, là tu en as une brillante incarnation. L’action se déroule dans une ville où une usine constitue le poumon économique du coin et c’est l’histoire du fils d’un des ouvriers. Le père a beaucoup bossé pour que son fils puisse étudier dans une grande école de commerce parisienne. Son fils va faire son stage dans l’entreprise de son père mais du côté des patrons. Ces derniers lui expliquent qu’un plan de restructuration se prépare et qu’ils vont devoir virer son père. C’est le fils qui va s’en occuper. Pendant qu’il fait ce stage, il loge chez ses parents, dans sa chambre d’enfant. C’est incroyable. Ce qui est très intelligent dans le film, c’est qu’il nous montre la fierté du père d’être viré par son fils, c’est la preuve qu’il a réussi.

Ceux qui travaillent sort en salle le 25 septembre.

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