CINÉMA

Philippe Garrel à la Cinémathèque française

Le lit de la Vierge, Philippe Garrel. France / 1969 / 105 min

Du 18 septembre jusqu’au 20 octobre, la Cinémathèque française organise une grande rétrospective de Philippe Garrel. C’est l’occasion de revenir sur la filmographie dense du réalisateur. 

Homme discret et réservé, reconnaissable à sa chevelure bouclée, brune et désormais blanche, Philippe Garrel occupe une place à part dans le cinéma français. Soixante-huitard, héritier de la Nouvelle Vague et inspiré par Jean-Luc Godard qu’il ne cesse de citer, Garrel ressemble à «  l’ enfant secret » Célébré par ses pairs, il obtient à deux reprises le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise pour ses films J’entends plus la guitare et les Amants réguliers. 

Premières années

En 1967, à 19 ans, il tourne son premier film Marie pour Mémoire ! avec Zouzou dans le rôle éponyme. Il y décrit selon ses mots le «  traumatisme de la nouvelle génération  ». Son cinéma est certes déjà intellectuel et parisien mais brille aussi d’une beauté plastique délicate. 

Philippe Garrel
France / 1967 / 80 min 
Avec Zouzou, Didier Léon, Nicole Laguigné.

Réalisateur, scénariste et  même acteur, Philippe Garrel est une référence du cinéma indépendant. Dans sa première période, il tire vers le cinéma expérimental. Dans les années 70, il tourne des courts-métrages pointus et underground dans lesquels se mêlent recherche expérimentale et tâtonnement technique. Chef d’œuvre de cette période : La Cicatrice Intérieure, long métrage de 1972.  Long-métrage onirique et psychédélique où se mêlent trois langues, le français, l’allemand et l’anglais, on retrouve l’actrice Nico et Philippe Garrel lui même. Dans des costumes rappelant le Moyen-Age, les deux acteurs semblent jouer ou re-jouer leur séparation douloureuse dans un désert allégorique. On se laisse envelopper par la beauté et l’étrangeté fascinantes du film. 

La cicatrice intérieure, Philippe Garrel
France /1970 /60′ /35mm /couleur
Avec Phillipe Garrel et Nico

Paris chez Garrel

Mais hors des déserts d’Islande et d’Égypte, lieux de tournage de La cicatrice intérieure, c’est surtout à Paris que Philippe Garrel filme. On pourrait même dire qu’il célèbre la ville lumière en insistant sur ses points d’ombres : les matins froids de janvier,  où ses personnages errants, vont de cafés en cafés. Les terrasses, les appartements parisiens, les sorties d’école, la vaisselle, chaque détail de l’infini quotidien et l’hiver rythment souvent les films de Garrel. Quant à la bande originale, ce sont souvent des notes de piano. Pendant de longues scènes, il laisse s’épanouir les bruits du quotidien : l’eau du lavabo qui coule, le bruit des couverts, les voitures dans la rue et cela sans jamais utiliser de bruitage. Parfois, la musique prend le pas et rythme les scènes d’attentes, de déambulation, d’amour aussi comme dans Rue Fontaine, court métrage de 1984 où une très belle scène d’amour lie Jean-Pierre Léaud à Christine Boisson sur un air du jazzman Faton Cahen. 

Rue Fontaine, Philippe Garrel dans Paris … vingt ans après
1984 / 67min / 35mm
Avec Jean-Pierre Léaud

La Naissance de l’amour – 1993

Dernier chef d’œuvre de cette rapide revue de l’œuvre de Philippe Garrel  : la Naissance de l’amour. Film plus tardif (1993). Le film à l’élégance tenue repose sur un scénario mille fois rejoué dans les films de Garrel : celui des amours croisés et déçues. Dès les premières minutes, deux hommes, Jean-Pierre Léaud, toujours, et Lou Castel : tous deux marchent dans la nuit puis chacun retrouve une femme.

La naissance de l’amour, Philippe Garrel
Avec Johanna Ter Steege

La trace de l’intime

Le film est plastiquement superbe, mais difficile d’accès en raison de cette obsession de la pellicule noir et blanc. Philippe Garrel filme en photographe. La caméra de Garrel est silencieuse et s’approche avec délicatesse de la figure de ses acteurs. Loin de toute tentative psychologique, il choisit de ne filmer que les scènes de tensions, les pleurs et les cris, les disputes conjugales et familiales ou alors à l’opposé les moments d’intimes réflexions, d’introspection où le personnage semble abandonner son visage à la caméra et  se retirer en lui-même.

L’élégance tenue de la ligne narrative et le soin porté à l’écriture du scénario rendent le film précieux. Si Garrel use de l’alter ego fictionnel pour s’aborder dans chacun de ses films, c’est aussi l’intimité profonde du spectateur qui est convoquée. Ses personnages incarnent les douleurs de la vie, les martèlent délicatement, sans volonté aucune de blesser. Ils sont écrits avec une simplicité assez rare :  ni velléitaires, ni fourbes ni calculateurs. Ils ont la discrétion d’être et de s’exprimer dans une immédiateté touchante. Ainsi, les scènes de ruptures, nombreuses chez Garrel, sont difficiles parce que sans appel : il n’y a rien à ajouter, aucun mot ne rapproche quand deux êtres ne s’aiment plus.

La naissance de l’amour, Philippe Garrel
Avec Jean-Pierre Léaud et Lou Castel

Un cinéma politique

La Naissance de l’amour questionne la notion de paternité, de répartition équitable des taches ménagères et plus intimement l’angoisse que peut générer la parentalité. Mai 68. En effet, des questionnements tels que la liberté sexuelle, les guerres, la relation entre les enfants et parent, entre les conjoints ont animé toute la générations suivante. A bien des égards, le cinéma de Garrel s’inscrit dans la continuité de Mai 68. En effet, son cinéma témoigne des lents bouleversements des manières d’être, d’aimer qui ont eut lieu dans les années suivantes. Godard, l’une des grandes références de Garrel avait 38 ans en 68, le jeune Philippe à peine 20 ans. Ainsi, son cinéma apporte un témoignage privilégié des changements engendrés par cette révolution des mœurs. La liberté sexuelle fait l’objet de Liberté la nuit comme de l’Amant d’un jour. Ces deux films montrent des femmes qui suivent leur désir. Pour l’une c’est de connaitre l’amour, l’autre le sexe. Le cinéma de Garrel tout comme celui de Godard est politique. Mais Garrel la traite avec la même distance et délicatesse que les sujets d’amour. Les références et les messages ne sont pas martelés comme chez Godard mais effleurés sans pour autant que les messages perdent de leur force.

La naissance de l’amour, Philippe Garrel
Avec Max McCarthy et Lou Castel

Mai 68 fait aussi figure de thème récurrent dans sa filmographie. En 2005 notamment, Garrel a souhaité faire un film sur cette période qui lui semblait être de plus en plus galvaudée. En est sorti un très beau film intitulé Les Amants réguliers. Tourné avec son fils, l’acteur et réalisateur Louis Garrel, le film est au croisement entre témoignage politique et réécriture fantasmagorique de sa propre histoire personnelle, comme souvent chez ce réalisateur malicieux et rêveur.

Rétrospective : films conseillés

La Cinémathèque française, 51 Rue de Bercy, 75012 Paris

Auteur·rice

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