La mode, une histoire de couleur : le noir

Intemporel, indémodable, vous en portez sans doute en ce moment. Le noir est une couleur profonde à la symbolique forte. Mystérieuse voire mystique, unisexe depuis la nuit des temps, cette couleur a su s’imposer comme un incontournable quotidien de chaque garde-robe. Pourtant le noir n’a pas fait que l’unanimité et son statut reste ambiguë.

Noir c’est presque noir

Quand en 1923 dans son Manifeste des Sept Arts Canudo dit du cinéma qu’il est la synthèse de tous les arts, dans le même esprit Matisse lui dit que le noir est une couleur en soi, qui résume et consume toute les autres (Henri Matisse, Écrits et propos sur l’art, 1972). Léonard De Vinci affirme lui que le noir n’est pas une couleur. Il est temps d’y voir plus clair sur cette sombre affaire  !

© Masque noir sur fond blanc, Henri Matisse 1949

La définition la plus basique est la suivante  : se dit de la couleur la plus foncée qui existe, de l’aspect d’une surface ne réfléchissant aucune lumière. En somme les objets noirs n’émettent ou ne reflètent qu’une part minime du spectre de la lumière visible. Ainsi, le noir s’oppose à toutes les couleurs mais n’en reste pas moins une pour autant. C’est la première à avoir été produite à la préhistoire avec les ocres. Le noir était à l’époque fabriqué en brûlant du bois. Le noir de charbon est l’un des premiers pigments de l’histoire.

Dessins au charbon de bois avec estompe, détourage au silex. Caverne du Pont d’Arc (copie de la grotte Chauvet). © Claude Valette, CC by-nc 4.0 

Le noir est à la fois une couleur et un champ chromatique regroupant les teintes les plus obscures. Par facilité de langage et par habitude, on à tendance à qualifier de noir des objets, corps et denrées (raisin noir, chocolat noir, cerise noire) les plus sombres et les plus foncés dans leur domaine. Le noir est donc ici une valeur comparative qui dépend d’un spectre défini qui comprend des couleurs ou bien des nuances différentes.

Ainsi sont qualifiées de noires des obscurités où on ne peut pas distinguer de détails mais où on peut percevoir une faible tendance vers une autre couleur. Ce qui donne lieu à des nuances de noir, qu’elles soient violacées, bleutées, froides ou chaudes. De ce fait, le noir que l’on pense unique est à la fois une couleur et un champ chromatique (dans la même logique que pour les bleus, les roses, etc…).

Tout noir ou tout blanc

Le noir est fort de connotations. En occident, il symbolise le deuil ou la retenue, la sobriété. Très souvent opposé au blanc, il écope de toute la réciproque des caractéristiques qui lui sont attribuées. Par exemple, quand le blanc symbolise le bien, la pureté et l’ordre, le noir lui devient un symbole de rébellion, d’anarchie, voire la négativité et de mal.

Miley Cyrus, Lana Del Rey et Ariana Granda en ange noir ©Don’t call me angel

Le noir devient la couleur la plus commune mais aussi la plus connotée, les Bad boy et les Bad girls sont dans la culture populaire souvent représentés en noir. Héritage de nombreux styles vestimentaires «  marginaux  » ou qui furent considérés comme tels mettaient le noir au cœur de ces derniers : emo, goth, rock, punk et plus récemment les e-boys et e-girls. Paradoxalement, c’est en même temps la plus répandue, la plus accessible et sans doute la plus portée du monde.

Le noir dans la mode

Le noir enveloppe de nos jours un panel conséquent de codes sociaux, de connotations et de symboles hérités du XXème siècle qui ont participé à créer son identité. Toute cette catégorisation s’est surtout établie au travers de la mode. Cette couleur a évolué en passant de la retenue et de la modeste austérité mortuaire à l’élégance, au luxe, au chic et au provocateur. Féminin ou androgyne, robe du soir ou blouson de motard.

© Backstage at Balmain men’s fall 2019

Prenons l’exemple du très célèbre tableau Portrait de Madame X de John Singer Sargent (1884) qui représente Virginie Gautreau vêtue d’une robe fourreau en satin noir, aux bretelles ornées de pierreries scintillantes. Cette robe provocatrice et très sexy et élégante influença notamment le couturier Jean-Louis dans sa conception de l’iconique robe portée par Rita Hayworth pour son numéro chanté «  Put the blame on mame  » dans le célèbre Gilda de Charles Vidor (1946).

La robe noire

De la sexy Betty Boop à la très élégante Audrey Hepburn, la petite robe noire est un incontournable de chaque garde-robe. Après la guerre, au tout début des années 20, la robe noire, symbole de deuil de nombreuse femmes devient un vêtement et une couleur quotidienne. Si on attribue la naissance de la petite robe noire à Gabrielle Chanel, force est de constater qu’à l’époque le vêtement était déjà pas mal répandu. Elle a cependant changé la donne avec ses modèles courts aux coupes simples et à son image de marque pour se réapproprier un vêtement déjà existant et porté à l’époque.

Gabrielle Chanel en petite robe noire

Elle s’est approprié un vêtement et l’a transformé en un véritable symbole de modernité et d’incarnation du chic. C’est en octobre 1926 que la première petite robe noire de Chanel est portée dans Vogue. Simple, longueur genou, cette robe a un succès retentissant mais fait cependant scandale par sa longueur courte et sa couleur noire, réservée à l’époque aux employés de maison et aux endeuillées. Sans avoir inventé le vêtement elle a su le réinventer et l’imposer comme un incontournable et une pièce intemporelle. La little black dress était lancée  !

« La petite robe noire est un élément essentiel de la garde-robe d’une femme »

Christian Dior

De très nombreux créateurs et couturiers l’ont imaginée. Lagerfeld, Dior, Mugler, Saint Laurent et évidemment Givenchy avec la petite robe fourreau en satin noir la plus connue de tous les temps  : celle que porte Audrey Hepburn dans Diamant sur Canapé (1961). Au cours du générique introductif, le personnage d’Holly Golightly mange un croissant devant une vitrine du magasin de bijoux Tiffany & Co. Arborant l’emblématique robe noire, véritable incarnation de sophistication et du style new-yorkais.

Audrey Hepburn dans Diamant sur Canapé (1961)

Bien que la robe soit devenue LA petite robe noire par excellence, c’est en fait une robe longue de soirée portée avec de long gants noirs. La robe a été confectionné en seulement trois exemplaire, deux uniquement ont été portée par l’actrice.

Affiche du film Diamant sur Canapé (1961) sur laquelle on voit Audrey Hepburn porter un robe fourreau noire.

« On n’est jamais trop ni pas assez habillé avec une petite robe noire. »

Karl Lagerfeld

Du noir chic de la petite robe noire de Chanel à l’androgynie du tailleur-pantalon d’Yves Saint Laurent. Du noir sévère du classicisme au noir marginal et rebelle de la nouvelle génération. Le noir est une couleur au statut ambiguë mais qui met tout le monde d’accord, homme, femme ou autre, nuit, jour, soirée ou quotidien. De la profondeur de la tradition aux lumières de la modernité le noir n’est pas près de s’éteindre dans le monde de la mode.

© Tailleur-pantalon d’Yves Saint Laurent, Women’s Wear Daily, 31 janvier 1967

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