« Jimmy Lee » : Les fantômes radieux de Raphael Saadiq

Soul, funk, blues, rock : pouvoir être crédible dans chacune de ces catégories relève d’une grande souplesse musicale. Raphael Saadiq a vécu bien d’autres peines, qui s’invitent dans son Jimmy Lee, portant le nom d’un frère défunt. Un sixième album aussi groovy que grave.

Huit ans. Lorsque la plupart des artistes du Rap US croient trouver l’épiphanie musicale de manière quasi hebdomadaire, une absence de huit années fait figure d’exception, voire de source d’inquiétude quant à la capacité créative de l’artiste “disparu”. Exister se résume à rester visible, prêt à dégainer sa propre image, quitte à oublier la qualité intrinsèque de son travail. Mixtapes, participations, compositions pour d’autres sont les respirations obligatoires pour éviter de suffoquer entre deux albums.

Huit ans, c’est aussi l’addition de deux mandats présidentiels américains. Il y a deux mandats électifs américains, nous étions donc en 2011. Raphael Saadiq avait oublié son dernier et sublime opus, Stone Rollin’, sous l’ère Obama (l’ancien président qui n’hésite pas à l’intégrer dans sa summer playlist annuelle). Un peuple fait de toutes les nations qui rêvait alors d’unité, de mixité, d’ouverture. Une utopie nationale où rappeurs multi-milliardaires, compositeurs de R’N’B branchés et voix puissantes formaient un empire du cool, proche du pouvoir. Si depuis huit ans, le rap s’est imposé au monde comme la musique la plus streamée, les rappeurs ont désertés le bureau ovale d’une maison plus blanche que jamais.

Huit ans, enfin, c’est le temps de silence musical que s’est imposé Raphael Saadiq, ombre lumineuse de la musique noire américaine. Comme depuis le début de sa carrière, l’homme qui, selon son pseudonyme, tient parole, s’est placé en observateur d’un univers musical qu’il a accompagné de la naissance du hip hop lors de ses débuts dans les eighties à l’avènement de la musique urbaine dans les années 2000.

Aaron Rapoport

Soulman forever

Parce qu’une si longue absence pourrait favoriser l’amnésie du public, refaisons connaissance avec le sieur Saadiq. Originaire d’Oakland, Raphael grandit à une époque où faire de la musique lorsque l’on naît noir ne se résume plus à souffler dans un instrument dans des caves clandestines. Chant et basse seront ses portes d’entrée, pratiquées aussi bien à l’école qu’à l’église. Aussi bien marqué par les tubes de Michael Jackson ou Marvin Gaye que par le gospel qu’il entend le dimanche matin, le jeune homme crée son propre groupe : Tony ! Toni ! Tone ! en compagnie de son cousin Timothy Christian Riley et un certain Dwayne Wiggins, qui n’est autre que son propre frère. Le groupe, créateur du mouvement du new jack swing sera une des pièces maîtresses du R’N’B du début des années 90, véritable roi des pulsations nocturnes. Les tubes Little water ou Feels good font le tour de planète, reprenant des mélodies gospel remises au goût de la modernité.

Fort de ce succès partagé, il se rapproche de plusieurs poids lourds de la scène afro-américaine parmi lesquels les membres de A tribe Called Quest ou Lionel Richtie. Il devient compositeur et producteur de talents aussi certains que Mary J.Blige, Erykha Badu, The Roots, D’angelo, Withney Houston ou Marcus Miller. Viennent les albums solo, promesses d’un son vintage, mélange de soul et de funk, alliées à l’énergie pop-rock des années 2000. Puis le chef d’oeuvre de 2011, succès critique et public, Stone Rollin, hommage à la culture sixties, allant des Stones à Al Green. Nulle place pour l’égo trip ou le couplet anti-police, mais des textes intimistes, inquiets. Saadiq se demande comment être un Good man et chante le combat d’une amie contre le cancer (Movin dow the line).

L’artiste est alors la référence soul, observe avec bienveillance l’éclosion de Kendrick Lamar, lance plusieurs artistes dans le même sillon (Mayer Hawthorne, Aloe Blacc) et performe à guichets fermés un peu partout en Europe. Elégant et diplomate, Saadiq ne froisse personne, pas plus ses pairs que ses costumes ajustés. Puis vient le temps du silence, de la réflexion, des déceptions. Il produit avec enthousiasme Solange ou Elton John. Trahi par quelques uns de ses proches, Saadiq voit arriver la cinquantaine, avec son cortège de souvenirs d’obsessions et de remords. En se tournant vers son passé et en consacrant son temps à la solitude, l’homme aux élégants foulards voit la drogue, le racisme, la violence, et surtout, la mort de quatre de ses frères tués par la dope ou les armes. Le retour à la création s’appelle donc Jimmy Lee, sorti le 23 août dernier. C’est le nom de l’un d’eux, mort d’une overdose en 1998.

Ombres à la lumière

Certains observateurs mal renseignés parleraient d’ “album de la maturité” ou d’ ” oeuvre de la sagesse”. Jimmy Lee est bien plus qu’une introspection empesée et n’apporte pas la barbe nécessaire à tout excentrique devenu sage. L’album est insolent de jeunesse, ébouriffant d’audace, apaisant d’humilité. Le soulman de 53 ans ne joue pas à l’artiste maudit. Mélancolique et lumineux, chaque nouveau morceau est une célébration de l’imperfection humaine. Le son évolue, la Motown s’efface au profit de sonorités plus électro, caressant les plus beaux moments du roi Prince.

Raphael a été comme hanté par la présence d’un frère dont il ne savait rien du quotidien, le magnifie, raconte avec superbe son combat contre la drogue. Mais l’album est universel et s’adresse à tous les Jimmy Lee de la planète. Après un annonciateur mais brumeux Sinners prays (sur produit et pas forcément le plus mélodieux) l’intégralité de l’album se veut puissant, défiant fatalité et oracles. The World is Drunk est une sublime partition, liant pardon et compassion où Saadiq regarde ce frère avec l’amour qui lui a parfois manqué. “When everyone around him, Sees the clown and They’re laughing at him Look at this idiot”. Le bluesman fustige le manque d’écoute; le monde est saoul et la gueule de bois pourrait encore durer de longs matins. Circulant entre gospel salvateur (Belong to God, Rikers Island) et funk délicat (Something keeps calling), Saadiq s’en remet à l’au-delà, à l’impalpable. Jimmy Lee, comme tant d’autres, ne reviendra pas, pourtant sa mémoire, comme tant d’autres, continue de raisonner dans des mélodies parfois heureuses, surtout pudiques, jamais nostalgiques. Abordant la dépression, Kings fall est un sommet de délicatesse groove. On y entend ” I find myself lyin’ back in the bed I’m hiding out, I keep the blinds closed I could see witches flyin’ everywhere” (Je me retrouve dans le lit Je me cache, je garde les stores fermés Je pouvais voir des sorcières voler partout).

Si l’heure n’est pas au soulèvement, c’est le cas de conscience et la remise en cause personnel qui occupent l’auteur, comme dans le superbe Rearview en duo avec l’empereur Kendrick, où désabusé, Lamar lance “How can I change the world, but can’t change myself?” (“Comment puis-je changer le monde, mais ne peux pas me changer? “).

Héritier, inspirateur puis spectateur, Raphael Saadiq ne choisira jamais entre l’ancien et le moderne. Ce sont des paramètres extérieurs à sa musique hybride, terre immense de flammes de félicité et de larmes inconsolables.

Raphael Saadiq – « Jimmy Lee ». Disponible.

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