FLASHBACK – 10 ans après : “Humbug” des Arctic Monkeys

Il y a dix ans, le 19 août 2009 plus précisément, Arctic Monkeys, la coqueluche du rock anglais, fuyait vers le désert californien pour opérer le virage musical le plus intéressant de son histoire.

Usuellement, chercher dans le passé des similitudes avec le présent est une technique d’analyse plutôt classique. Ici, c’est l’inverse qui est nécessaire. 

L’an dernier, Arctic Monkeys et son inénarrable leader Alex Turner sortaient leur sixième album, Tranquility Base : Hotel + Casino, laissant sceptique une partie des fans, des amateurs du “charts rock” de l’album AM aux inépuisables fans du rock garage du premier album. Dix titres d’une qualité lyrique exceptionnelle dans un style qui a pris de cours les auditeurs, une sorte de lounge rock léchée tenu dans une esthétique millimétrée. 

En 2009, en plein mois d’août, Arctic Monkeys convoquait cette qualité-là, sur son troisième album, Humbug. Après avoir bousculé le rock anglais et finalement la musique internationale au milieu des années 2000, avec deux premiers albums marqués d’une fraîcheur et d’une maturité, les nord-anglais ont opéré un virage stylistique leur permettant d’étendre leur champ d’activité, et de sortir le meilleur album de leur histoire, pour l’heure.

Josh Homme de la situation

Dans Baron Noir, lorsque le jeune Cyril Balsan est élu député, son mentor Philippe Rickwaert lui donne un conseil simple : “Pour te faire respecter à l’Assemblée, il te faut un mac“. Dans la musique indépendant des années 2000, les macs s’appellent notamment Philippe Zdar et Josh Homme. C’est ce dernier qui prendra le quatuor sous son aile, ou plutôt dans son ranch. Le mythique studio d’enregistrement du leader de Queens Of The Stone Age est poétiquement nommé le Rancho de Luna, et situé à Joshua Tree, en Californie

Pour la première fois, les Monkeys ont un producteur, ou plus précisément un directeur artistique. Comme le note Tom Breihan dans Pitchfork, le style vestimentaire -exit les polo Lacoste et cheveux en bataille, accueillez les cheveux longs et les tee shirts de Black Sabbath- affiché durant la promotion de l’album laisse paraître ce que à quoi pourrait ressembler l’album. Josh Homme a dirigé les garçons vers un style teinté de psychédélisme et de stone rock. À l’arrivée, à l’image du groupe abandonnant les rues anglaises pour le désert californien, leur musique s’affranchit quelque peu des conventions régissant la pop et le rock indépendant pour gagner en amplitude.

“T’assois pas, j’ai bougé ta chaise”

Mais c’est aussi la plume d’Alex Turner qui, excellant dès les débuts du groupe, s’améliore. Elle laisse déjà présager l’esprit de l’album d’après, Suck It And See que l’on peut résumer par un de ses titres, devenu une quasi-maxime du groupe : Don’t sit down cause i’ve moved your chair. En bref, un esprit marqué d’un sarcasme à la fois froid et sobre, et quelque peu moqueur, jalonne l’album. À commencer par le morceau qui a convaincu Josh Homme de prendre les choses en mains : Dance Little Liar. Le titre du morceau illustre seul notre propos. La guitare, seule, passée au filtre distordant au début et la batterie, seule, et froide, à la fin, donne la couleur d’un album qui souffle le chaud et le froid. Tant dans les textes que dans la musique, le groupe est capable de passer d’un Secret Door, à la limite du slow, méditation sur la célébrité et l’effet qu’elle a sur le couple qu’Alex Turner forme alors avec Alexa Chung à un Pretty Visitors, single sans concession, pamphlet contre l’industrie musicale.

N’ayons pas peur des mots : Humbug est une œuvre à la fois romantique et réaliste, de son single le plus ouvert Crying Lightning à la pièce finale The Jeweller’s Hands. La première peut faire office de sommet de l’iceberg : d’apparence pop, Turner mobilise la délicieuse métaphore des éclairs pour conter le chantage au mascara ruisselant que lui fait subir une mystérieuse amatrice de sucreries, rappelant volontiers les premières amours de lycée.

“And my thoughts got rude, as you talked and chewed, on the last of your pick and mix

Arctic Monkeys – Crying Lightning

Le clip qui l’accompagne fait certes intervenir les éclairs, mais il montre le groupe jouant sur un bateau qui subit la tempête, et est ponctué d’auréoles multicolores entourant les membres du groupe. Un clip quelque peu en rupture avec le texte, dont budget semble avoir été minime. Sans pour autant être risible, il dénote face à la qualité musicale du morceau et de l’album. Tout comme les autres clips. Si celui de Cornerstone consiste en un plan fixe d’Alex Turner, en pull rouge, s’enregistrant dans un magnéto et se laissant aller à de douteux mouvements, celui de My Propeller est simplement une prise live passé au filtre désaturé.

Arctic Monkeys – Cornerstone / © Richard Ayaode

The Jeweller’s Hands est un joyau qui vient conclure l’album. Si, musicalement, le morceau est une montée en puissance d’une froideur remarquable, portée par les éternelles guitares distordues, le texte est sûrement celui qui représente le mieux la qualité de la plume d’Alex Turner. Partant d’un sujet réaliste simple, l’adultère, Turner convoque diverses références, et notamment celle du joueur de flûte de Hamelin. Le morceau se termine comme dans les limbes, laissant définitivement un gout doux-amer, et plus qu’une impression, la certitude qu’Arctic Monkeys a gagné en envergure. Les années, elles, permettront de confirmer la qualité inégalée de cet album.

Victor Costa

Bordeaux-Sud

1 commentaire
  1. Je me souviens être allé acheter Humbug le jour de sa sortie en France, c’est mon préféré des Monkeys. Celui où ils se sont le plus amusés avec Tranquility Base : Hotel + Casino : leurs deux albums les plus aboutis. Merci pour ce bel article qui a réveillé une certaine nostalgie chez moi (10 ans : lorsque j’ai réalisé ça je me suis senti vieux !).