« Cadavre Exquis » – Quand l’homme et la bête se confondent.

© Denise Giovaneli Production / Dama

Agustina Bazterrica est une auteure argentine, née à Buenos Aires. « Cadavre exquis » est son premier roman, ce qui ne l’a pas empêché de remporter le prix Clarin, en 2017.  

« Cadavre exquis » pourrait être une version cannibale du « Meilleur des Mondes », d’Aldous Huxley, qui dépeint une société faussement idéale dans laquelle les hommes ne naissent plus naturellement mais sont conçus de façon à remplir un rôle et à occuper une place déterminée par avance. Ces deux romans se ressemblent du fait de l’élément central de l’intrigue : l’élevage humain qui, chez Huxley, vise à formater un peuple et, dans le cas de « Cadavre exquis  », à le nourrir. Mais les similitudes ne s’arrêtent pas là. Ces ouvrages dépeignent, avec un terrible réalisme, le détachement de l’homme vis-à-vis de l’homme. Et ils soulèvent des questions qui dérangent : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour assurer notre survie, jusqu’à quel point pouvons-nous étouffer et bafouer ce qu’il y a de plus humain en nous quand il en va de notre bien-être ? 

Au-delà de cette mise en lumière de la capacité qu’a l’homme à se couper de lui-même pour préserver son existence telle qu’il la connaît, c’est une allégorie cruelle de vérité que propose l’auteure. Effectivement, dans un contexte brûlant d’actualité de défense des droits des animaux, le récit tissé par Agustina nous interroge sur les rapports hommes-animaux selon un procédé d’une simplicité qui bouleverse nos cœurs et ébranle nos fondations.   

Un style percutant qui prend aux tripes.

« Cadavre exquis » est un livre qui mérite d’être traité avec rudesse, sans pincettes. La délicatesse, c’est bon pour les livres qui finissent bien ou qui n’attendent rien de particulier de ceux qui les lisent. Ce serait manquer de respect au travail d’Agustina que de supposer que c’est la tempérance et la demi-mesure qu’elle cherche à éveiller en nous. 

Dans une atmosphère vide de chaleur et de tendresse, mais qui ne manque pas de tranchant, Agustina déroule le quotidien sans âme d’un héros qu’on plaint sans jamais vraiment l’aimer. Marcus est à l’image de l’atmosphère du récit auquel il appartient : froid et insensible, parce qu’abîmé par la vie et écartelé par ses propres contradictions. Habile couturière, Agustina déroule son fils et coud les mots pour nous amener là où elle veut et bousculer notre sensibilité à travers une chute qui a tout d’un twist final. 

Le style d’Agustina est percutant, sans chichis. Une plume qui se passe de fioritures. Le poids de ses mots tient à cette « brutalité ». Parfois,  elle nous laisse croire qu’elle digresse, qu’elle se perd ou se répète alors qu’elle fait simplement le nécessaire pour que ses mots se vissent à l’esprit et meurtrissent la bonne-conscience.

Une métaphore filée qui questionne notre réalité.

La comparaison est là, évidente : les hommes prennent la place des animaux et sont traités comme tels. Mais parce qu’elle ne s’en cache pas et ne s’embarrasse pas de détours ou de subtilités superflus, la comparaison fait mouche.  

Malgré la distance froide à laquelle nous tient la narration, on s’offusque et on s’écœure de découvrir le triste sort et les conditions de vie désastreuses de ces êtres humains, élevés pour tenir lieu de bétail. Et pourtant, dans le récit d’Agustina, la seule chose qui les distingue véritablement, aux yeux du lecteur, de l’animal est leur apparence humaine. L’aspect physique d’un être vivant serait-il alors la seule condition de notre compassion ? Est-ce que continuer à vouloir du steak dans nos burgers et des lardons dans nos pâtes suffit à faire de nous des monstres (d’incohérence du moins) ? Ou bien, c’est le fait de grandir en élevage, sans éducation et sans pouvoir de parole, qui suffit à faire d’individus comme vous et moi des bêtes qu’il est tout à fait concevable de « consommer » ? Qu’on se rende à l’évidence, c’est soit l’un, soit l’autre… 

Le « cadavre exquis » est un jeu qui consiste à faire composer une phrase ou une image par plusieurs personnes, sans qu’aucune d’elle ne puisse tenir compte des contributions précédentes. Alors, peut-être qu’Agustina s’est contentée de revisiter l’expression dans un titre qui fait davantage allusion à une dramatique boucherie qu’à un jeu de collaboration. Mais peut-être, aussi, qu’elle voulait nous alerter sur notre complicité passive à des atrocités que notre société maquille en nécessités. Peut-être voulait-elle nous rappeler que chacun de nous est un bout d’histoire, un morceau de dessin, qui n’a qu’une faible compréhension des choses qui l’entourent et une emprise, tout aussi misérable, sur celles-ci, mais à qui il appartient d’œuvrer à un monde qui ravisse les cœurs de l’humanité plutôt qu’il ne ravisse l’humanité des cœurs.  

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