« Un Soleil en exil » – À la mémoire des enfants de la Creuse, oubliés par l’Histoire.

© Photo de classe avec beaucoup d’enfants réunionnais à Quézac (Cantal) – Photo collection Jean-Charles Pitou

Avez-vous déjà entendu parler des événements tragiques des enfants de la Creuse, de 1962 à 1984 ? De déportations d’enfants et d’adolescents réunionnais jusque dans les campagnes françaises dans les pires conditions, soumis au travail et à la maltraitance ? Cette histoire, je l’apprends aujourd’hui en lisant Un soleil en exil. Jean-François Samlong y ravive la mémoire de tous ces jeunes arrachés à leur pays, à leur famille, pour repeupler la Creuse ou d’autres terres rurales françaises. Un esclavage moderne où mensonges, harcèlements, violences, viols et suicides remplacent la fausse promesse d’une vie meilleure loin de la pauvreté de l’île. 

Il faut attendre 2014 pour que l’Etat français reconnaisse enfin sa responsabilité et que les voix des enfants déportés, devenus adultes, soient écoutées et entendues, comme celle, fictive, d’Héva Lebihan. 

La tragédie Lebihan, le reflet de tant d’autres

Page après page, j’apprends le drame des enfants de la Creuse, un drame que l’on ne m’a jamais raconté en cours d’Histoire. Le roman relate les sombres événements vécus par la famille Lebihan, qu’on imagine sortie de l’imagination de l’auteur, puisqu’ aucun paratexte ne nous apprend le contraire. Le récit est, au départ, entrecoupé de faits, chronologiques, objectifs, au sujet des enfants de la Creuse. Puis, nous sommes peu à peu plongés dans le récit pur, qui, bien que fictif, devient vite pour le lecteur la seule réalité. Un réel cru et froid, celui de la Creuse parfois enneigée, et presque toujours cruelle, qui engloutit l’avenir des trois enfants. Devenue pour le lecteur le symbole de tous les enfants déportés, l’histoire des Lebihan porte en elle à la fois la tragédie et l’espoir, dans les échos de la voix d’Héva : 

« Le gouffre dans mes rêves. Le gouffre au pied du lit à mon réveil. Le gouffre avalait tout, mots, sourires, espoir. Il ne me restait plus que ma peur. La France m’avait crucifiée. »

Un soleil en exil, de Jean-François Samlong aux éditions Gallimard – P.133

Une descente aux enfers

Héva Lebihan, jeune adolescente, nous parle à la première personne de sa vie sur l’île de la Réunion, entre travail fatiguant et misère. Elle nous parle aussi de ses deux frères qu’elle éduque, de son père en prison et de sa mère malade.  On imagine difficilement comment cela pourrait être pire, mais Héva nous le décrit : “Pire c’est le mot, comme un soleil en exil“. Sous prétexte que sa mère est malade et ne peut s’occuper d’elle, ni de ses frères, la France lui ôte sa famille et sa liberté. Elle part en avion pour ne jamais revenir, et,  séparée de ses jeunes frères, elle commence à travailler en tant que domestique. La triste histoire des Lebihan, à l’amère saveur de tragédie grecque, décrit les destins de trois enfants contrôlés par le gouvernement français et par des lois injustes. 

Le fantôme colonial plane au dessus de tout le roman, bien que la Réunion soit alors un département français depuis 1946. Quand Héva évoque le gouvernement français, elle le nomme parfois le “civilisateur” ou encore le “débienfaiteur“, celui qui, sous couvert d’aider les enfants pauvres de l’île, les condamne à une vie d’exil et de malheurs. Je ne peux m’empêcher, en lisant, de rapprocher ces migrations d’enfants, forcées par la France il y a si peu d’années, de celles qu’elle rejette aujourd’hui. Je ne peux m’empêcher d’y voir le reflet de l’hypocrisie d’un gouvernement toujours aussi aveugle. Décidément, nous n’apprenons toujours pas de l’Histoire. Parlons enfin du terrible passé des enfants de la Creuse!

« Le silence pèse sur le drame des enfants de la Creuse, comme une chape de plomb, interdisant tout travail sur la mémoire.»

Un soleil en exil, de Jean-François Samlong aux éditions Gallimard – P.152

Toujours chercher le soleil

Malgré le récit pesant de cette tragédie, le personnage d’Héva ne cesse de porter un message d’espoir. A la recherche du moindre rayon de soleil caché au milieu de la neige et du froid creusois, elle se bat pour retrouver ses frères, puis pour faire entendre son histoire. Elle ne flanche jamais et revendique sa volonté de faire valoir ses droits, de faire retentir les voix brisées des enfants de la Creuse. Ces enfants, muselés par un gouvernement qui parle à leur place et qui les arrache à leur famille, retrouvent leur libre-arbitre à travers ce personnage, porte-parole de leurs malheurs, de leur passé. Par l’écriture, d’abord d’un journal intime puis d’une autobiographie, Héva partage sa voix et sa mémoire. Elle finit par se réapproprier cette identité qu’on lui a ôté en l’exilant loin de tout ce qu’elle connaissait. 

Dans une langue simple et claire, éprise de justesse, autant qu’Héva est éprise de justice, Jean-François Samlong m’a appris un passage de l’Histoire que j’aurais dû connaître. J’ai ressenti, avec Héva, son malheur et sa force. Je vous invite à ouvrir ce livre si vous cherchez un peu de soleil, et beaucoup de vérité. 

« On ne pouvait tromper longtemps le flair du peuple. Ce qui doit tomber tombe, ce qui doit germer germe. Le genre humain a toujours été ce qu’il est, avec un pied au bord de l’abîme, un oeil sur les étoiles. »

Un soleil en exil, de Jean-François Samlong aux éditions Gallimard – P.187
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