REMBOBINONS – 50 ans après Woodstock, que reste-t-il de nos amours ?

© Henry Diltz / Woodstock / John Sebastian

Il y a tout juste 50 ans avait lieu le festival le plus mythique de l’histoire de la pop. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Tout le monde, à moins d’avoir vécu dans une grotte ces dernières décennies, a déjà entendu parler de Woodstock durant son existence. Nous connaissons au moins des bribes de son histoire, des chansons, des artistes associés. Si à l’époque le festival s’est déroulé de façon relativement confidentielle (comparé aux méthodes de communication massive d’aujourd’hui), il a rapidement connu, à titre posthume, un véritable retentissement. Et ce grâce à la tournure étonnante et inédite qu’ont pris les choses ainsi que la présence de l’équipe de tournage de Michael Wadleigh, réalisateur du film culte éponyme qui propulsera le témoignage du festival aux yeux et aux oreilles des mélomanes du monde entiers, avec sa bande-originale publiée en plusieurs volumes et vendue à des millions d’exemplaires.

Un festival pas comme les autres

Au programme, parmi les plus fameux artistes ayant défilé sur la scène du festival durant ces trois jours, parfois inconnus au bataillons avant leur passage : Jimi Hendrix, Janis Joplin, Joe Cocker, Joan Baez, Crosby, Stills, Nash & Young, les Who, Santana, Grateful Dead, Canned Heat, Jefferson Airplane, Sly & The Family Stone, Creedence Clearwater Revival, The Band, Ten Years After, Johnny Winter, Ravi Shankar, Richie Havens… et beaucoup, beaucoup d’amour. Et un peu de drogues aussi. Car Woodstock n’est pas qu’un événement musical : il est un des premiers rassemblement qui voit naître de manière significative le mouvement hippie, cette communauté pacifiste, fraternelle et tournée vers l’hédonisme sur fond d’exploration des libertés individuelles et collectives. Calqué sur les succès du festival de l’île de Wight et du Monterey Pop, Woodstock s’avère au départ payant (18$ les trois jours), étant le fruit de la vision d’un jeune hippie plutôt entreprenant. Prévu pour accueillir 50 000 spectateurs, il finira pourtant par en compter plus de dix fois plus, l’organisation cédant sous le flot d’individus venus s’y rendre, en faisant soudain le plus grand festival gratuit de tous les temps.

Richie Havens et son Freedom ouvrant le festival sous les meilleurs auspices.

Si l’on retient volontiers les naissances, la bonne humeur et l’innocence de ses participants plutôt que les quelques bad trips et morts accidentelles venus entacher quelque peu le bilan, c’est parce que les images du film et les photographies d’époque montre un chaos en forme de paradis perdu, vestige idyllique d’une humanité profonde, dont le léger goût d’enfer transparaissant dans ce chaos n’a que bien peu de poids. Trois jours de musique et de paix pour changer l’histoire. Ne restait plus qu’à imprimer la légende, et le tour était joué.

Un héritage difficile

Aujourd’hui, beaucoup fantasment sur la possibilité d’un nouveau festival de ce type. En effet, 50 ans après, outre les messages et performances inoubliables que nous lui connaissons, Woodstock demeure un point de référence ultime pour tout festival qui se respecte, une sorte d’apogée de la symbiose artiste-public, le tout dans une éthique exemplaire. Si certains vont plancher du côté de mastodontes commerciaux tels que Tomorrowland (où la surmédiatisation, l’aspect superficiel et la programmation d’artistes aussi décérébrés que leurs publics signent pourtant l’exacte antithèse du festival libertaire) pour y retrouver cette forme de gigantisme assumée, d’autres semblent en proposer une forme de réincarnation plus ou moins directe, comme le Burning Man, dans le désert du Nevada. Mais là encore, sa proximité avec la Silicon Valley en fait une sorte d’eden pour les golden boys en quête de sensations fortes et de revirements personnels à tout prix, menant peu à peu à une politique de plus en plus restrictive et donc liberticide. A ce titre, Glastonbury connu aussi une origine très proche de l’esprit Woodstock originel, avant de faire des choix plus guidés par les lois du marchés que par des utopies abstraites. Peut-être faut-il y trouver une forme d’hommage plus sincère dans les prémices même de ces grands rassemblements alternatifs, avec plusieurs événements méconnus ayant pris place dans le désert Mojave dans les années 80, raconté dans le superbe documentaire Desolation Center de Stuart Swezey.

Vus du ciel : Woodstock en 1969 (à gauche) et Glastonbury en 2019 (à droite), même combat ?
© Woodstock.fr / Glastonbury / NME / David Goddard / Getty Images

Mais hormis tout cela, le nom même de Woodstock connaîtra aussi plusieurs suites, comme lors de l’édition anniversaire de 1994, avec son lot d’artistes un poil hors sujets (Green Day, Aerosmith, Metallica) et en forme d’événement très conscient, mais contenant tout de même quelques vétérans de l’édition originale (The Band, Joe Cocker, Santana, Crosby, Stills & Nash) et quelques légendes sixties et seventies qui auraient très bien pu trouver leur place en 1969 (Bob Dylan, Traffic, les Allman Brothers, Jimmy Cliff). Sans oublier la présence, encore une fois, d’une météo capricieux et de beaucoup de boues (voir la performance de Nine Inch Nails). En 1999, rebelote, mais cette fois-ci c’est un fiasco total, devenant rapidement le théâtre des esprits échauffés par les carences de l’organisation (dépassé au niveau des prévisions de nourritures, de boissons et des sanitaires) ainsi que plusieurs incidents, allant de divers incendies au décès d’un des spectateurs.

Soul Sacrifice de Santana, joué à Woodstock : titre prémonitoire ?

Plus récent, le Desert Trip festival, concocté par l’équipe du festival de Coachella, s’est déroulé en octobre 2016 dans le désert californien, avec à l’affiche plusieurs géants anciens participants de Woodstock tels que Neil Young et The Who, ainsi que de vieilles légendes du rock comme Paul McCartney, les Stones, Dylan et Roger Waters. Mais une fois encore, le prix prohibitif des places (le pass trois jours se négociait entre 399 et 1599 $ !) ainsi que les motivations réelles des organisateurs (plus connus pour leurs considérations mercantiles qu’artistiques) laissent dubitatif. Si le mouvement hippie voulait changer le monde, c’est bien le monde, peut-être sans eux, qui a changé. Le consumérisme, l’individualisme et les obsessions sécuritaires de nos sociétés ne rendant plus vraiment plausible un tel événement, si tangent et floue en terme de déroulement. De ce fait, l’annulation de l’édition des 50 ans du festival prévue cet été paraît alors presque logique, tant la programmation (Jay-Z, Miley Cyrus, Imagine Dragons) paraissait hors propos.

Une preuve supplémentaire que l’éthique de Woodstock correspond bel et bien à une époque et un cadre bien précis, celui des années 60, contexte avec ses qualités et ses défauts, mais qui ne devrait, sinon trouver une résonance, ne plus jamais avoir lieu les futurs décennies. Mais au fond, est-ce si grave ? Faut-il vraiment céder aux sirènes du mythe ou bien laisser une bonne fois pour toute la parole à ceux qui l’on vécu et cet événement au passé au lieu de disserter ad vitam aeternam sur les traces de son héritage ?

Une seule chose est sûre : au delà du fantasme et du décalage entre ce qu’il fût et ce qu’il représente, le festival de Woodstock reste encore aujourd’hui, par bien des aspects, un événement unique et incontournable dans l’histoire de la musique et du XXe siècle.

Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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