Jean-Pierre Mocky, mort d’un gaulois révolté

Que le cinéma soit au coeur de notre vie ou non, on le connaissait. Aperçu dans une de ses innombrables colères télévisuelles ou dans un de ses pamphlets grand-guignolesques, Jean-Pierre Mocky marquait les esprits. Il était l’un des grands noms du cinéma français. En combat contre presque tout, l’acteur-réalisateur laisse une oeuvre singulière, grivoise et profonde.

Il était le courant d’air provoquant tornades, déluges et incidents en tout genre dans un cinéma français parfois trop sage, Jean-Pierre Mocky est décédé à l’âge de 86 ans, ce jeudi 8 août. Inclassable, impertinent, foutraque et réjouissant, le cinéma de Mocky relevait plutôt de l’arrière-boutique étrange que de la vitrine rutilante. Avant d’être la grande gueule des émissions de télévision où ses coups de griffes et pseudo-déparapages flattaient l’audimat, l’acteur-auteur-réalisateur-monteur et producteur était le porte drapeau remuant du cinéma populaire de la seconde moitié du XXe siècle. Pas vraiment le cinéma de papa, plutôt celui du grand frère, incorrect et anarchiste. Celui auquel on voudrait ressembler, pour sa liberté et son goût du risque.

Amoureux de la satire sociale, fou furieux du jeu d’acteurs en liberté ou dénicheur de série B improbable, chaque type de spectateur pouvait trouver son bonheur chez Mocky. Évoquer le cinéma de Mocky, c’est traverser des décennies de cinématographie, croiser les plus grandes stars (Bourvil, Michel Simon, Jacqueline Maillan, Bernadette Laffont, Jacques Villeret, Catherine Deneuve et tant d’autres) ou encore apprendre ce qu’est le système D sur un plateau de tournage.

Racé et grossier, amateur et professionnel, Mocky qui n’était pas à une contradiction prêt, ne cessa d’être le plus marginal des cinéastes de l’industrie française. Un pied dedans, sa mèche et son regard perçant dehors, il fut le cinéaste le plus prolifique (une soixante de films plus quelques téléfilms et deux séries) et le plus fou que le cinéma français ait connu. Avec lui, n’importe quelle histoire, pourvue qu’elle soit politique et dérangeante, pouvait voir le jour.

 @ Joel Saget / AFP

Des débuts prometteurs

À commencer par la sienne. Car même sa date de naissance crée, si ce n’est la polémique, au moins le désordre. Alors qu’il est vraisemblablement né en 1933 de parents juifs polonais sous le nom de Jean-Paul Adam-Mokiejewski, une rocambolesque histoire de changement de papiers recule la date à 1929.

Après la guerre, l’adolescent commence comme figurant puis second couteau dans des films comme Occupe toi d’Amélie (1946) ou l’Orphée de Jean Cocteau. Sur les conseils de mon maître Pierre Fresnay, il entre au conservatoire d’art dramatique, sous les ordres de Louis Jouvet et aux côtés entre autres de Jean-Paul Belmondo et Annie Girardot. Malgré sa « belle gueule », celui qui se définit lui-même sur sa fiche d’état civil comme « métèque » ne perce pas réellement dans un cinéma post-occupation plus attiré par les acteurs expérimentés que par les jeunes premiers. Le jeune acteur se tourne vers l’Italie où il devient une vedette nationale en jouant par exemple pour Michaelongelo Antonioni. Dans un même temps, il observe le métier de réalisateur d’abord en tant que stagiaire de Federico Fellini pour la Strada en 1954 et de Luchino Visconti pour Senso.

De retour en France, il s’essaye à la réalisation avec Les Dragueurs (1959), bijou d’apprentissage avec Charles Aznavour, Jacques Charrier et Anouck Aimé. D’une infinie mélancolie Les Dragueurs est une fine observation de la jeunesse masculine française de l’époque, ersatz du Fellini de la Dolce Vita et précurseur de la Nouvelle Vague.

Cette ballade désenchantée et réaliste ne donnera pourtant l’envie à Jean-Pierre Mocky de suivre ses camarades Godard ou Truffaut dans leur mouvement cinématographique. Aux héros romantiques, le cinéaste va préférer les sans grades, les oubliés et les héros dérisoires du quotidien. Son humour décapant et sa révolte contre toute forme d’injustice vont être la vapeur d’une locomotive lancée à toute vitesse contre le pouvoir en place. Opposés à toute forme d’institution, il commence au début des années 1960 une longue série de brûlots amers et réjouissants. Pratiquant le saut à la gorge de sa cible, Mocky s’attaque à la bourgeoisie affectée gaulliste (Snobs, 1963), la religion toute puissante (Un drôle de paroissien, 1964) ou le puritanisme (l’Étalon, 1970).

Défiant la censure, singeant le pouvoir, son cinéma est un carnaval picaresque cachant amusant pugilat. Dès cette période, Mocky prend plaisir à faire jouer aux vedettes populaires des rôles inattendus, voire ubuesques. Grimés et déchaînés, Francis Blanche, Jean Louis Barrault ou Bourvil se bousculent pour apparaitre aux génériques de ces dingueries débraillées plébiscitées par le public. Bourvil deviendra son meilleur ami et sera même co-producteur de ses films jusqu’à sa mort, en 1970.

La grande Lessive (1969)

Un cinéma populaire et anarchiste

Cette année-là, sort Solo, oeuvre majeure du sieur Mocky. Film presque parabolique, Solo aborde la corruption des élites avec une violence rare et annonce une décennie place sous le joug du film noir et politique. Le discours y est désabusé, faisant état de l’échec de l’utopie post 68 et de la bêtise des élites. Suivront l’ Albatros (1971), Chut ! (1972) ou encore Le piège à cons (1979).

Avec un rythme marathonien (un film voire deux par an), le réalisateur ne s’embarrasse d’épanchements psychologiques ou de plans virtuoses. Il faut frapper vite, fort, sous la ceinture c’est encore mieux. Plus la victime est importante, plus Mocky jubile. Plus le sujet est brûlant, plus la caméra chauffe. La folie du football dans A mort l’arbitre (1983) ou la curieuse entreprise religieuse du Miraculé (1987) figurent parmi ses obsessions du moment, tout en s’autorisant des détours vers des films de genre fauchés mais poétiques comme Litan (1982).

L’anar’ en chef continue d’inviter le cinéma français tout entier, de Catherine Deneuve dans Agent trouble à Michel Serrault dans une douzaine de films. S’ils ne viennent pas pour le chèque (l’économie de ses films est plus que modeste, de plus Mocky n’a jamais caché une certaine obsession pour l’argent et la propension des producteurs à dilapider les caisses pour des « trucs à la con »), les comédiens se rendent chez lui pour avoir leur rôle à contre emploi. Ce défilé de stars n’empêche pas les échecs commerciaux, qui réduisent de plus en plus les budgets.

Mais même dans la rue sans le sou, Mocky continuerait à tourner. Alors il enchaîne à un rythme effréné les productions bordéliques, toujours soutenu par une partie de la critique dont Serge Daney. Alliance cherche doigt, Vidange, les araignées de la nuit, Touristes Oh yes !, plus aucune limite n’est fixée, pas même sur les titres.

Un ogre de cinéma

Underground à souhait, Mocky comprend dans les années 90 que pour rester dans la lumière médiatique, et donc continuer à produire, il faut aller là où se trouve le public : devant le poste de télévision. D’où les mythiques envolées lyriques et autres insultes envers critiques, monde du 7ème art et festivals « mafia comme-il-faut qui court Paris, Berlin, Cannes, Venise ». Il vocifère, flingue et amuse la galerie, pourtant toujours aussi peu présente dans les salles. Et puisque le public ne vient pas dans les salles, il en rachète une, le Brady dans le 10e arrondissement de Paris.

Le système de fabrication de ses films est de plus en plus artisanal, comme en témoigne l’extrait culte de Strip tease sur le tournage de La candide Mme Duff (2000) où ce « con de perchman » empêche le bon déroulé d’une scène. Par sa folie créatrice et sa boulimie contagieuse, le désormais septuagénaire montre l’envers du décor et prouve qu’un film est une petite entreprise comme les autres. Faisant sienne la phrase de Churchill « le succès c’est d’aller d’échecs en échecs », il continuera à tourner jusqu’à la fin de sa vie, promettant même il y a quelques mois un film sur les Gilets jaunes. « J’ai fait des petits films, mais avec les plus grands » déclarait-il l’année dernière au Figaro.

Entre 2007 et 2009, la chaîne de télévision 13Rue lui commande des films courts pour une série intitulée Myster Mocky présente, sur le modèle de la série créée par Alfred Hitchcock. En 2011, il revend Le Brady pour acheter les salles Action Ecoles qu’il baptise Le Desperado, où il diffuse l’ensemble de sa filmographie.

Braillard et engagé, celui à qui l’ont prête des centaines de conquêtes accompagnées de dizaines d’enfants (rumeurs qu’il auto-alimentait) appartenait à un cercle très fermé : celui des artistes irraisonnés et infatigables. Mocky aurait pu filmer une simple porte, il y aurait forcément trouver une intrigue. Au pire, il l’aurait fracassée.

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