Enferme-moi si tu peux – La folie de l’Art Brut

Dans la bande-dessinée Enferme-moi si tu peux, Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg nous livrent les portraits de six artistes : Augustin Lesage, Madge Gill, Le Facteur Cheval, Aloïse, Marjan Gruzewski et Judith Scott. Loin du cadre plus rigide et plus strict du documentaire, les deux auteurs s’essayent, d’une façon remarquable, à une sorte d’interview posthume sur la carrière de ces talentueux personnages.

Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg n’en sont pas à leur première collaboration. La critique a notamment remarqué leur génie commun dans La lionne, ou plus récemment dans Serena. Tous deux aiment mettre en avant des personnages forts, souvent féminins, dans une démarche d’affranchissement de leurs conditions sociales et culturelles. Adeptes des adaptations cinématographiques et littéraires, les deux auteurs s’intéressent, cette fois, à d’autres catégories d’art et s’attachent à une production en particulier : l’art brut.

C’est Jean Dubuffet, qui en 1949 définit ce qu’est pour lui l’art brut dans L’Art Brut préféré aux arts culturels :

« Nous entendons par « Art brut » des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistiques, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures…) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions ».

L’Art Brut préféré aux arts culturels par Jean Dubuffet

Ode à la création

Véritables amoureux de la création artistique, Pandolfo et Risbjerg lui rendent un bel hommage à travers cet ouvrage, s’appuyant, une fois de plus, sur une citation de Jean Dubuffet :

« La vraie création ne prend pas souci d’être ou de ne pas être de l’art ».

Jean Dubuffet

Et les preuves d’amour pour la création artistique sont nombreuses dans cet album, émises par des créateurs et retranscrites par les deux bédéistes. Prenons le cas d’Augustin Lesage. Ce dernier a trente-cinq ans et travaille dans une mine du nord de la France. Il n’a jamais appris à peindre, mais du jour au lendemain, il crée des chefs-d’œuvre avec une technique et des gestes particulièrement précis. De plus, ses œuvres ne sont semblables à rien de connu. Le deuxième exemple que l’on peut citer et celui de Marjan Gruzewski qui, très jeune, se retrouve avec une main atrophiée. Pourtant, c’est avec cette même main qu’il se met à dessiner, dans une sorte de trans, de somnambulisme profond et maîtrisé.

Les œuvres des six artistes d’art brut de cet album sont présentes, en filigranes, tout au long de leur interview. Au fur et à mesure que naît l’artiste, son œuvre apparaît sur les planches de la BD. Preuve supplémentaire d’un amour inconditionnel pour l’art : l’absence de cases. En effet, aucune représentation d’œuvre n’est enfermée dans une vignette. Comme un message des artistes et des auteurs pour souligner le fait que les œuvres d’arts, et d’arts bruts particulièrement, ne peuvent être que dénuées de tous stéréotypes, de toutes connotations, de toutes catégories.

Étaient-ils vraiment fous ?

La question que l’on peut se poser est la suivante : Ces artistes étaient-ils vraiment fous ou simulaient-ils leur folie ? Le mystère reste entier et le doute subsiste toujours…

Il est reconnu que plusieurs artistes présents dans cette bande-dessinée étaient considérés comme des médiums ou des êtres aux facultés sensibles exacerbées. C’est le cas par exemple de Madge Gill ou de Marjan Gruzewski.

Augustin Lesage a aussi affirmé peindre grâce aux voix qu’il entendait, des voix qui le guidaient dans sont art. Est-ce vrai ? Ce qui est bien réel en tous cas, c’est que ce dernier a été mieux accepté du fait de sa prétendue folie. En effet, pour son époque (1876-1954), un artiste fou était mieux considéré qu’un artiste pauvre et sans culture. Feindre la folie ou être réellement fou était le seul moyen d’être accepté par la bourgeoisie quand on venait d’un milieu populaire.

Pour le Facteur Cheval, ce sont les gens, et la société elle-même, qui qualifiaient l’artiste et son œuvre de folie. Un gigantesque palais de pierre, l’aboutissement de toute une vie, reconnu par les surréalistes plusieurs années après la fin de sa construction.

Le déclic : Trouver sa place dans la société

En écrivant cette bande-dessinée, Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg suivaient un dessein précis : montrer, souligner et traduire le basculement, le déclic qui a métamorphosé ces personnes vierges de culture artistique en véritables artistes majeurs d’art brut et par lequel ils se sont affranchis de leur condition.

Inévitablement, l’œuvre est indissociable de la vie de chaque artiste. Elle réfléchit les mécanismes d’exclusion d’une société régie par des codes existant depuis le XIX ème siècle, encore actifs aujourd’hui.

Des artistes, des œuvres et une bande-dessinée à découvrir  !

Enferme-moi si tu veux d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg, Editions Casterman, Sortie le 1er Mai 2019 – 23 euros

Sophie Moulin

Amoureuse des lettres, des mots, des phrases. Sur papier, dans des bulles, sur les murs, dans mes oreilles...

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