[DECRYPTAGE] À Porto Rico, un triomphe populaire

À l’image des Algériens ou des Hongkongais, les Portoricains ont eux aussi été emportés par le vent de la révolte. Depuis la révélation de messages insultants échangés entre hauts-placés du gouvernement il y a deux semaines, la colère gronde dans les rues de cette île située dans les Caraïbes. Retour sur une contestation populaire, qui s’est soldée par un triomphe : la démission de Ricardo Rossello, gouverneur de l’île depuis 2017.

Le mouvement de contestation qui secoue Porto Rico a pris racine le 13 juillet et a réussi à fédérer toutes les couches de la population, unie pour demander un changement politique. Dans l’histoire portoricaine, un rassemblement d’une telle ampleur n’avait jamais été vu.

Les Ricky Leaks

Ricardo Rossello, surnommé Ricky, en 2017 à Washington DC
© Alex Wong

Tout commence lorsque le Centre de journalisme d’investigation de Porto Rico publie un document contenant 889 pages de messages échangés sur l’application Telegram entre Ricardo Rossello et ses amigos hauts-placés, aussi bien des membres du gouvernement que des conseillers politiques. Ces messages, empreints de condescendance, contenaient des propos misogynes, homophobes (visant notamment la superstar Ricky Martin) et se moquaient des 4 000 morts causés par l’ouragan Maria. Pour “Ricky”, (surnom donné au chef du gouvernement), ces propos ne sont que de simples private jokes de mauvais goût, justifiées par des heures de travail colossales.

Face à la corruption, les manifestations fleurissent

Manifestation de 500.000 personnes le 22/07/2019 à San Juan
© Erika P. Rodriguez, The New York Times

Mais les « Ricky Leaks » ne sont en fait que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : les plans d’austérité mis en place pour rembourser la dette colossale qui asphyxie l’île ainsi que la corruption ont poussé 500.000 personnes à descendre dans la rue le 22 juillet pour une manifestation historique. En effet, cet état libre associé des Etats-Unis – un statut obtenu en 1952 – est gangrené par la corruption, alors même que 44 % des habitants vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Le 10 juillet, la justice portoricaine avait déjà exigé l’arrestation de 6 responsables accusés d’avoir détournés 15.000.000 de dollars initialement destinés à réparer les dégâts de l’ouragan.

Un mouvement presque non-violent

Ricky Martin, personnellement visé dans les Ricky Leaks, à une manifestation le lundi 22/07 à San Juan
© Reuters

Ces dernières semaines, c’est un ouragan d’une toute autre nature qui a frappé l’île : un cataclysme que l’on pourrait baptiser de “Ricky Renuncia ” (Ricky, démissionne !), devenu en quelques jours le slogan le plus populaire de Porto Rico. Scandé dans les rues, la plupart du temps avec le sourire : c’est cette manifestation non-violente et joyeuse qui a fait toute la force de ce sursaut populaire et qui a conduit à sa réussite. Malgré les lancers de bouteilles ou de feux d’artifices – auxquels la police aurait répondu avec une force disproportionnée selon une enquête du New York Times – la grande majorité des manifestants ne souhaitait pas faire usage de la violence. Il ne faudrait pas non plus sous-estimer le rôle joué par les vedettes nationales que sont Ricky Martin ou Bad Bunny, qui ont fédéré les troupes aussi bien sur les réseaux sociaux que dans la rue. Ce dernier a écrit un morceau de rap pour l’occasion :

Si el pueblo entero quiere que te vayas, caradura, y tú te quedas, entonces estamos en dictadura

Si le peuple entier veut que tu t’en ailles, [espèce d’] insolent, et que tu restes, alors nous sommes en dictature

Des conséquences incertaines

Un.e manifestant.e et sa pancarte ” Nous sommes la putain de résistance “, référence à la série La Casa de Papel
© Ricardo Arduengo, AFP

Au début, la victoire semblait pourtant loin d’être acquise : Ricardo Rossello avait certes concédé qu’il ne se représenterait pas aux prochaines élections, sans pour autant accepter de démissionner. Mais, bientôt seul contre tous, abandonné même par son propre parti, il se résigne le 25 juillet dernier et annonce qu’il cédera ses fonctions de gouverneur le 2 août à la secrétaire de la Justice Wanda Vazquez, qui a d’ores et déjà annoncé qu’elle n’accepterait pas ce poste. Difficile alors de prévoir quelles seront les conséquences politiques de ce mouvement et s’il permettra un réel changement durable.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce mouvement populaire a réussi à unir les habitants et à leur redonner des perspectives d’un avenir meilleur dont ils avaient oublié l’existence. On retiendra ce mouvement impressionnant d’efficacité et de courage, qui restera longtemps l’exemple parfait d’une masse en colère non-violente faisant tomber son gouvernement corrompu.

Sania Mahyou

Community manager Instagram, mais aussi rédactrice dans les rubriques Actu, Littérature et Cinéma, quand je ne suis pas trop occupée à essayer de me transformer en Léa Salamé.

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