L’Islande poétique de Guðmundur Andri Thorsson

Photo : © GASSI

Avez-vous déjà entendu parler de l’affaire Benedikt Gröndal qui a marqué l’histoire de l’Islande intellectuelle du XIXe ? C’est l’histoire vraie des destins mêlés d’un grand poète marginal, Benedikt Gröndal, et d’un jeune étudiant qui se sentait lui aussi différent, Ólafur Árnason. Gallimard vient d’en publier la traduction dans sa collection « Du monde entier ».

Sur fond noir d’une Islande noyée dans les problèmes politiques et les épidémies, Guðmundur Andri Thorsson nous relate un évènement qui a eu lieu dans l’Ecole érudite de Reykjavik, celle qui forme les élites islandaises. Un garçon vole un livre. L’action de ce jeune homme, Ólafur Árnason, crée une réaction démesurée de la part de ses professeurs qui veulent le renvoyer de l’école, couvrant ainsi sa vie et sa famille de déshonneur. Le poète-professeur Gröndal prend sa défense et se soulève contre le despotisme des autres enseignants, et surtout contre l’homme que les élèves nomment « le tyran», Ólsen. 

Sous couvert d’une intrigue aussi simple, l’auteur questionne des thèmes  complexes comme la faute, la culpabilité, le rôle du poète dans la société ou celui du professeur. On se rend compte petit à petit que le microcosme de l’école, monde à part qui a ses lois, n’est que le reflet du macrocosme du pays islandais, qui lutte pour sa survie dans cette époque difficile. 

L’Islande poétique

L’écriture de Guðmundur Andri Thorsson s’annonce assez vite comme une langue brute où tout est dit. Peu de place pour les sous-entendus ou les demi-mots, c’est une littérature directe et simple. Le lecteur connaît finalement peu l’intériorité des personnages mais les découvre par le prisme de cet évènement, le vol du livre. Cela peut manquer à un lecteur désireux de plongées intérieures dans l’âme de papier des personnages de roman. Pourtant, tout brute qu’elle soit, la langue ressemble davantage à un diamant brut sculpté dans la matière poétique qu’à un vulgaire caillou. En effet, la poésie de Gröndal et d’autres poètes islandais imprègnent tout le récit, sous forme de citations ou de métaphores, d’images crées par l’auteur : «des rires chaleureux résonnent dans la salle de Björn Magnússon Ólsen à l’extrémité ouest de l’école, ils caressent les chaises et les tables, lèchent les murs et s’infiltrent sous les portes pour se répandre en douceur le long des couloirs de Latinuskoli, l’Ecole latine, parvenant jusqu’à sa mère et sa soeur qui sourient.» (p.27 – L’affaire Benedikt Gröndal par Guðmundur Andri Thorsson chez Gallimard)

Les amoureux de la littérature vont être ravis de retrouver ou de découvrir l’Islande littéraire des sagas, de la mythologie nordique et de la poésie, évoquées à maintes reprises dans le roman. C’est par ce biais étrange, le récit du vol d’un livre et ses conséquences, que le lecteur déploie son regard plus loin, sur l’Islande, son histoire et ses lettres. On y rencontre également des personnages épris de poésie qui dévoilent leur passion pour les virtuosités littéraires 

« La main et le cerveau sont reliés par un fil que l’enfantement de l’oeuvre d’art chauffe à blanc.»

P.152 – L’affaire Benedikt Gröndal par Guðmundur Andri Thorsson chez Gallimard

Un simple vol qui résonne lourdement

Deux-cent pages environ pour relater l’épisode de ce vol d’un manuel de danois et ses conséquences. On comprend rapidement que si ce vol fait tant de remous dans le paysage de l’Islande intellectuelle c’est qu’il est porteur de symbole. Elevé en quelque sorte en parabole biblique ou en explication mythique, le vol du livre rappelle le vol de la pomme par Eve. Dans ce roman, résonnent des grands questionnements philosophiques : qu’est ce que nos actions disent de nous ? Un unique vol fait-il de nous un voleur ? Le jeune garçon apparait comme poussé par une force extérieure à commettre ce méfait. Ecrasé par des pressions externes, le sacrifice de ses parents pour ses études, les difficultés de l’Islande et de tous ses enfants mourants, il finit par craquer et vole un livre, lui-même n’en ayant pas vraiment besoin. Il décrit ce vol comme un geste pour agir différemment, pour déroger à la destinée que l’Ecole lui impose : « Vivre. Je désirais vivre un instant frappé du sceau d’autres règles que celles présidant au destin qui m’était assigné. Telle était la désastreuse tentation qui m’avait submergé.» (p.40 – L’affaire Benedikt Gröndal par Guðmundur Andri Thorsson chez Gallimard)

Les professeurs voient d’un autre oeil ce vol et l’assimile à un crime. Le censeur tyrannique, Björn Magnússon Ólsen, considère hautement les élèves de l’Ecole qui deviendront de futurs citoyens et surtout des dirigeants du pays. L’honneur de l’Ecole et l’avenir de l’Islande sont en jeu et nul vol, si futile soit-il, ne peut être laisser impuni. En transparence, le lecteur voit apparaitre les contours de l’île islandaise dans cette période noircie par l’épidémie et les difficultés politiques. L’Islande semble bien loin de sa gloire passée, et c’est pour cette raison que la pression sur les jeunes esprits de l’Ecole s’intensifie. Le roman nous dévoile également le décalage qui vire presque à l’absurde entre les fêtes joyeuses des professeurs, amis d’ Ólsen et la pauvreté et la mort qui envahissent toute la ville à l’extérieur des murs de l’Ecole. Quand chez les professeurs, le vol d’un livre fait figure de crime horrible, celui commit dans le reste du pays par la maladie est mis de côté. Seul Gröndal semble relier les deux mondes, le savoir et le peuple, la poésie et la beuverie en compagnie des « rustauds ». Il compose des poèmes extrêmement complexes tout en écoutant les souffrances du peuple, peuple duquel il se sent plus proche que de l’élite intellectuelle hypocrite. Ce fossé d’incompréhension se lit bien dans ce dialogue entre Gröndal et un autre professeur : 

« Ah, ce serait donc un crime de piquer un bouquin ? 

– Oui !

– Très bien !

– Celui qui vole un livre… vole bien plus que ça… il vole des mots et des pensées… il vole notre culture.»

Gröndal lève les bras au ciel.»

P.102 – L’affaire Benedikt Gröndal par Guðmundur Andri Thorsson chez Gallimard

Le role du poète dans la société

Le poète est dépeint comme un guide, parfois même un prophète, qui enseigne son savoir à la fois aux élèves de l’Ecole mais également au peuple. En effet, les professeurs de l’Ecole sont avant tout des poètes et des amoureux de la littérature, même si souvent les emplois pour lesquels se destinent ces étudiants sont ceux de politiciens ou de hauts fonctionnaires. Comme si la poésie était nécessaire à la vie publique. Gröndal s’érige en figure du poète révolté qui s’insurge contre l’injustice, combattant par la force des mots et de l’inspiration. Il rappelle des personnages mythiques emplis de liberté et de rébellion, très vivants dans l’imaginaire islandais et souvent cités par les professeurs comme les vestiges d’une Islande glorieuse. Loin de l’image abstraite que nous avons aujourd’hui de la poésie, celle-ci est dans le romain comprise dans la vie de tous les hommes. Le poète est même la voix du peuple, peu importe son niveau d’éducation. Il devient parfois celle d’un chef militaire. Les jeunes garçons de l’Ecole sont donc les réceptacles et les futurs messagers de ce savoir poétique, souvent proche de la magie, et incarnent l’espoir de la renaissance de l’Islande : 

« Ils sont appelés à jouer un rôle capital dans la vie des Islandais et l’avenir de notre pays tient en partie à la manière dont nous parviendrons à leur inculquer le sens de la discipline.»

P.149 – L’affaire Benedikt Gröndal par Guðmundur Andri Thorsson chez Gallimard

Les yeux et les oreilles partout ?

L’écriture de Guðmundur Andri Thorsson produit l’effet d’un vertige sur le lecteur qui passe d’une focalisation à l’autre, entre Ólsen, Gröndal et Ólafur. Il entend ainsi les versions de chacun et les raisons qui les poussent à agir comme ils le font. De plus, le lecteur se perd dans les réalités différentes, passant d’un rêve délirant du jeune étudiant à un souvenir de Gröndal ou à la réalité bien présente d’ Ólsen. Pourtant, ce vertige, s’il est agréable au fil de la lecture, semble dissimuler un défaut de l’ouvrage, ou en tout cas une déception potentielle pour le lecteur. En effet, le moment sans doute le plus attendu, le pladoyer de Gröndal qui sauva Ólafur et le contenu de sa lettre, sont passés sous silence. On reste sur notre faim, tout de même heureux d’avoir pu croquer un bout d’Islande et un peu de sa magie poétique. 

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