LE FILM CULTE – « Eyes Wide Shut », visions de l’arc-en-ciel

Il y a vingt ans jour pour jour, Eyes Wide Shut vit le jour. Le treizième et dernier film de Stanley Kubrick, sorti en salle en juillet 1999 à titre posthume, a renversé le XXe siècle dans son dernier souffle. L’occasion pour nous de revenir sur l’un des chocs les plus incompris de la filmographie du maître.

Il y a un destin inattendu et malheureux qui lie Stanley Kubrick et son «  dernier film  » – car il ne devait pas être son dernier –, Eyes Wide Shut, puisque cela fait maintenant vingt ans que le premier est mort et que le second est né… On est partagé par cette ironie typiquement kubrickienne et une certaine mélancolie de l’image qui nous rend fiévreux à l’idée de rendre hommage, encore, à un cinéaste vénéré et un film vénérable. Kubrick était l’un des artistes les plus discrets (quatre films en 24 ans avec celui-ci) du dernier tiers du XXe siècle, mais aussi son plus frontal, et c’est comme ça qu’il a finit par transformer le cinéaste incontournable qu’il était (2001 et Orange Mécanique) en spectre du cinéma pré-années 2000. Son regard direct, explosif et très intuitif clôturera symboliquement un siècle et une décennie qui a vu l’explosion du regard sur grand écran, avec d’un côté l’affirmation d’un medium et de l’autre une surpuissance des images, aux prémisses des superproductions.

C’est bien le regard, ou plutôt la vision dans le registre sensoriel, qui structure ce Eyes Wide Shut, et d’un autre côté notre réflexion. Quand le film s’affiche devant nous, on se met un peu à la place de Tom Cruise, en mode curieux, s’invitant comme bon lui semble dans un manoir d’angoisses, un monde informe où, sous la réalité du mariage, se cache une société secrète brisant les frontières entre le désir et la pulsion. En outre  : à travers ce devoir de rétrospection, entre la vie du film et la mort de son artiste, se filtre finalement un désir du regard. Pulsion du cinéphile, en manque d’image. Artiste manqué par beaucoup. Et qui d’autre que Eyes Wide Shut, film-persona de Kubrick sur les visions du manque, pour réfléchir ce devoir de  l’hommage et, finalement, de regard au passé/présent  ?

Mémoire

Cette précaution qui est la nôtre – et qui est la mienne, n’ayant pas découvert ce chef-d’œuvre lors de sa sortie en salles – au sujet de ce devoir de mémoire est peut-être la meilleure façon d’interroger ce qui nous reste de Eyes Wide Shut. Un bal-orgie costumé, une errance new-yorkaise, un pétard quasi-sexuel, un miroir révélateur… Oui, on est bien d’accord. Mais qu’est-ce qu’il en reste  ? Incontestablement, le treizième film de Kubrick ne s’est pas fait retenir au point que les cinéastes d’aujourd’hui le citent comme ils le font avec 2001 ou Full Metal Jacket. Par ailleurs, la seule véritable référence notable à nos yeux se déroule dans Batman Begins de Christopher Nolan (fan de Kubrick), quand Bruce Wayne donne un manteau à un sans abri joué par Rade Sherbedgia, le vendeur de déguisement à qui Tom Cruise rend visite.

La mémoire manquante qui a découlé de sa sortie (encore récente, 20 ans ce n’est pas vieux) s’explique par l’accueil très mitigé du film (comme tout Kubrick qui se respecte), malgré des défenseurs ardus comme la rédaction des Cahiers du Cinéma, qui le classe en top 1 de l’année 1999. Il n’y a qu’à voir la critique de l’époque de Libération, assez parlante  : «  Cruise joue un docteur new-yorkais, mais le joue comme il peut, c’est-à-dire à la Cruise, c’est-à-dire comme un croupier  ». On peut donc déjà avoir un premier indice de ce qu’il en reste, car assez commun à tous les chefs-d’œuvre d’aujourd’hui rejetés hier  : avoir fait tout ce qu’il faut pour qu’on parle de lui pendant, et pour qu’on s’en rappelle après. Mais parler de quoi exactement  ? Bien sûr, Eyes Wide Shut a surtout été vendu comme le premier film – le second en fait, après Jours de Tonnerre – mettant en scène le couple Tom Cruise/Nicole Kidman, le plus glamour d’Hollywood à l’époque, et non comme le nouveau film de Kubrick, ou même son crépuscule car le projet A.I était encore en travaux (d’où le recul qu’il faut avoir sur son statut de «  dernier film  »).

Vision(s)

A la sortie de la salle, «  film sur le mariage  » est l’expression qui a couru un peu partout. A raison, et à tort. Le film a en effet pour personnages principaux un couple hétéro appartenant à la bourgeoisie new-yorkaise,  mais se faufile dans ses tréfonds sexuels, comme lorsque Nicole Kidman se projette dans la tête de Tom Cruise en vacancière dénudée dans les bras d’un marin, ou comme lorsque l’acteur vedette explore, dans la peau d’un visiteur étranger, des lieux dont le parcours n’est pas autorisé. Eyes Wide Shut n’est pas un plus un film de mariage qu’un film de non-mariage, car au fond, ce qui symbolise vraiment la bague au doigt, le sentiment d’appartenance à l’autre, c’est le «  Fuck  » de Nicole Kidman  : «  fuck  » le mariage, mais fuckons. C’est cette ironie vraiment dépréciative lorsqu’elle s’affiche, qui rend ce chef-d’œuvre assez unique de par l’impression que l’on a de lui.

Il en reste finalement une perception multiple, à la fois dans le film et en-dehors de celui-ci.  Eyes Wide Shut excelle par sa capacité à donner, littéralement, une autre vision de lui-même à chaque image et à chaque visionnage. Et c’est peut-être pour ça que, au-delà d’en parler, on s’en rappelle. L’une des explications que l’on pourrait d’abord donner concernant cette mystique de la fiction serait la théorie de l’arc-en-ciel développée par Diane Morel dans l’essai L’Etrange Labyrinthe exclusivement consacré à ce treizième geste kubrickien. L’auteure explique en fait que Le Magicien d’Oz, sorte de film-totem des fictions, et son célèbre arc-en-ciel parcourent l’œuvre : quand les deux demoiselles cherchent à mener Tom Cruise vers l’arc-en-ciel lors de la réception de Ziegler (« where the rainbow ends ») jusqu’au magasin de costumes qui s’appelle The Rainbow. L’arc-en-ciel, passage à partir duquel l’outre-monde se dévoile face caméra, jusqu’à perdre son personnage, et son spectateur avec. C’est le parcours vers une duplication, celui du vice du marié que l’on cherche à débloquer au début, et du déguisement avant le manoir. Ce versant double, à partir de la pensée de Diane Morel, nous fait comprendre cette multiplicité du regard, jusqu’à briser le seul qui compte, celui du spectateur.

«  Fuck  »

«  Fuck  » l’unicité du regard, et finalement du couple, pourrait-donc aussi nous dire Nicole Kidman. Accepter le destin double des images, des personnages. Recréer de la duplicité, encore. Fucker, n’est-ce pas vouloir reproduire  ? On serait tenté de digresser encore et encore sur cette ironie kubrickienne que les chercheurs et spécialistes ont continuellement voulu percer à jour, et dont la meilleure représentation de leur folie est Room 237, documentaire fascinant sur les conspirations et messages secrets de The Shining. Mais comme l’idée de l’arc-en-ciel – dont les couleurs scintillent partout dans le magasin de jouets de la scène finale –, la fin de la pensée unique, ou du regard unique, issue de Eyes Wide Shut se résume encore sur un fait concret, même deux si on procède par extension. Déjà, le rapport titre-premier plan  : Nicole Kidman se dévoile, nue, frontalement à nous, sans que nous l’ayons choisi, sans libre-arbitre. La pétrification laisse place au carton du titre, et donc à une ironie mordante  : «  les yeux grands fermés  », tandis qu’on nous balance un plan auquel nos yeux n’ont pu échapper. Quels messages  ? Oubliez tout ce que vous savez de la nudité (Kubrick aimait Woody Allen)  ? Ceci n’est qu’une illusion  ?  Kubrick prend de court, fait montrer une image et nous fait lire son contraire.

Par extension donc, on est tenté de faire le rapprochement avec les projections érotiquement mentales de Tom Cruise sur la (possible) tromperie de sa femme. On pourrait dire que son personnage voit double  : présentement dans le monde, et de manière typiquement aléatoire, comme oublié, projeté dans ses fameuses visions. L’ironie, c’est qu’il ne voit pas, ou n’a pas vu, le flirt de sa femme. L’autre ironie, c’est qu’il ne sait pas si cela s’est vraiment produit. Se mélangent ainsi le regard du film et celui de son personnage, et l’ironie se transforme rapidement en nihilisme  : cette l’association mène nulle part, si ce n’est dans un bain de sexe (le manoir) et de mort (tout la seconde partie du film). Eyes Wide Shut donne constamment cette sensation de repère 0, où l’errance se double d’une déchirure du monde et de la psyché des personnages qui le jalonnent.

Double vision, dans les images, oui, mais aussi chez les personnages, notamment Alice  : elle qui ressemble à la veuve blonde du début du film qu’embrasse Tom Cruise malgré lui, elle qu’on soupçonne être la diva nue qui sauve ce même Cruise des griffes de l’orgie du manoir.

Cette œuvre multiple, qui mêle la mort et le vivant dès sa sortie en salle, dont les visions se dupliquent à l’infini dans l’histoire de ce couple, mais aussi en dehors de ce dernier, n’a d’yeux que pour l’inconscient du monde dont il perce les mystères et les fantasmes. Se souvenir de Eyes Wide Shut, c’est une mission quasi-impossible, tant la perception change bien sûr avec le temps, mais dont le visionnage altère à chaque fois une partie de nous-mêmes que l’on savait intouchable, ou dont on ne soupçonnait pas l’existence. C’est l’esprit révélé face à ses propres démons. Elle est peut-être là, cette pensée unique dont nous parlions  : dans le regard, fermé, prêt à ne plus accepter les illusions, mais à les ingurgiter dans l’âme à l’instant où les paupières se ferment. «  Les yeux grands fermés  », ou rendre hommage au regard et à ce que nous voyons, vers un écran, ou partout ailleurs, «  where the rainbow ends  ».

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