La Magnifique Society 2019 – Un festival qui vous veut du bien

© Magnifique Society

Du 13 au 15 juin, c’était la troisième reprise pour la Magnifique Society à Reims. Éclectique, écologique et cosmopolite, la programmation a ravi les différentes «   cathédrales » musicales, malgré quelques fausses notes. Récit.

La Magnifique society 3ème édition, c’était quoi ?

Crédit : J Dera/La Magnifique Society

Il y a quelques mois déjà, on avait coché les dates de la Magnifique Society dans notre agenda estival. Programmation aussi bien variée qu’ambitieuse, cadre intimiste mais grandiose, le festival avait conquis plus de 21 000 personnes l’année dernière : même chose pour cette édition 2019. Champêtre et éclectique, la remplaçante du festival Elektricity, ancien classique champenois, a fière allure avec ses trois scènes, son ouverture à la nouvelle vague japonaise (rejointe cette année par la scène coréenne), ses divers ateliers et ses arcanes de jeux vintage. Même si le festival revêt des habits élégants là où d’autres festivals du reste de l’été osent le débraillement, voire le nu total, l’aspect guindé de l’ensemble n’empêche pas le mélange culturel et humain. On était donc paré pour vivre pleinement l’événement, sorte de coup d’envoi des festivités musicales caniculaires. La météo n’annonçait qu’un jour et demi de pluie, Jane Birkin détruisant l’oeuvre de Serge Gainsbourg était absente, nos verres étaient pleins, Philippe Zdar du groupe Cassius ne nous avait pas encore quitté. À ce moment là, on pouvait pleinement se concentrer sur la musique, la vraie.

Conformément aux deux éditions précédentes, le festival rémois en constante progression faisait le pari équilibré d’allier têtes d’affiches ronflantes et jeunes pousses prêtes à éclore. Le changement s’opérait sur l’organisation concrète puisque le format jeudi-vendredi-samedi remplaçait le sacro-saint vendredi-samedi-dimanche, ce dernier jour favorisant l’habituelle arrivée en masse des familles. Moins virevoltant qu’a l’accoutumée, le public a déçu lors de certains rendez-vous pourtant alléchant. La programmation quelque peu éclatée, le manque d‘une ou deux grosses têtes d’affiche plus rassembleuses et un temps médiocre ont entaché une édition pourtant satisfaisante et extrêmement rigoureuse.

Pendant trois jours, on s’est amusé devant le minimalisme précieux de Flavien Berger (recroisé à plusieurs reprises aux concerts de ses petits camarades), nos yeux ont été émerveillé du show visuel de Chris(tine and the Queens) sans que les oreilles ne se ravissent, on a découvert Dégage, Rendez vous et Pire Maasta, on a repris des nouvelles, un peu à contre coeur, de Parov Stelar, on a vu Hamza se casser la voix autotunée lors d’un show paresseux, on a souffert avec les talentueux Pond devant un public peu concerné et mis du respect sur le nom de Caballero & Jean Jass. Mais parce que la sélection a parfois du bon, et avant un entretien avec les groupes Bagarre et Dégage !, voici nos neuf moments marquants, pour de bonnes ou mauvaises raisons, de cette Magnifique Society édition 2019.

Roméo Elvis en rodage

L’année de football s’achève tranquillement, avec notamment la victoire le 1er juin dernier des Reds de Liverpool en Ligue des champions. Une nouvelle qui a du râvir le croco belge préféré des très nombreux festivaliers ce jeudi soir là. La saison footballiistique laisse donc place à celle des festivals. Et si son calendrier s’annonce chargé, Roméo Elvis en est encore au décrassage. De Normal à Soleil, sans passer par Le coeur des hommes pas prêt pour le live, la stratosphère s’impose sur la scène Magnifique. Quelques fausses notes et un manque de rythme flagrant ont entaché la performance du jour. Mais un concert n’est pas un compte rendu médical. Pas tout à fait au point techniquement ni vocalement, Roméo reste de ceux qui donnent tout, tout le temps. Enthousiaste, l’ancien caissier est capable de susurrer J’ai vu puis d’enflammer avec Solo  toutes  pratiquant fièrement le Pogo. Un show qui sera certainement bien plus rondement mené dans quelques villes, pour conquérir un public hétéroclite et bouillant.

Octavian, talent brut

Dans quelques années, il sera tête d’affiche et vous paierez cher pour aller le voir. Non, ceci n’est pas la phrase d’un producteur impitoyable mais bien celle d’un spectateur admiratif devant la prestation de ce rappeur franco-anglais au parcours atypique et chaotique. Enfance puis adolescence compliquées, marquées par plusieurs drames et quelques déracinements, pour enfin découvrir le rap et les scènes londoniennes. Ses textes sont bruts, mélancoliques et percutants. Son flow tabasse autant que la police qu’il entend dénoncer dans plusieurs de ses morceaux. Cette colère de vivre n’atteint pas sa capacité à faire bouger avec des sons désormais classiques comme Bet ou Party Here. Impressionnant et singulier, ce digne héritier de Skepta ou Dizzie Rascal conquiert par ses ruptures et sa présence racée. Encore un très bel investissement de Drake, heureux producteur du bijou. Et puis c’est bien la première fois qu’on entendra : «  Mais attends, tu connais pas ce rappeur lillois ?  ».

Jon Hopkins, source de bonheur

Afin de terminer le jeudi en beauté et pour succéder à Flavien Berger sur la scène Central Parc, envoûteur et claviériste émérite, il fallait un chaman. Un chaman musical, ou un gourou électronique, c’est selon sa confession. Ce sera Jon Hopkins, avec un dj set méditatif et réjouissant. À l’immobilisme certes plaisant de Berger succède l’ensorcellement délicat d’Hopkins. Passer une heure avec le compositeur britannique revient à s’offrir un voyage mystique le long d’une rivière faussement tranquille où planent des voix aériennes et des notes désespérées. Les eaux vives Singularity ou Neon Pattern Drum, présents dans l’album sorti en 2018, rencontrent Magnets ou Open Eye Signal, sources inépuisables de plaisir. Loin du spectacle élitiste que pourrait faire craindre pareille promesse, la performance musicale aidée par des animations visuelles épileptiques s’avère ouverte et altruiste.

Vladimir Cauchemar vous veut du bien

Que ce soit avec une flûte de pan ou un vieux tube des 90’s, Vladimir Cauchemar reste une valeur sûre des fins de soirées enivrées. Fier de présenter son dernier né Elévation, issu de son union avec Vald, le squelette venu du froid a rythmé les premiers émois rémois. Plaisant, comme pourrait l’être une très bonne playlist Deezer “Meilleurs sons pour danser”. C’est aussi un peu la limite de l’exercice.

Crédit : F.Mayolet/La Magnifique Society

Balming Tiger, pas de fumée sans chill

C’est l’un des avantages du dispositif de la Magnifique Society. La quasi-continuité des concerts sur les trois scènes à partir de 16h permet d’être cueilli par des performances inattendues. Donc, nous voilà en cette fin d’après-midi de vendredi devant Balming Tiger, dans des bras de cotons, emportés par des fumées de trap et protégés par la douceur de leur flow. Clairement inspiré par le crew d’Odd Future, pas franchement original, ces coréens emportent tout de même haut la main le public pour ne le lâcher qu’une heure après. La scène du Club Trotter devient alors un bunker pop et kitsch impénétrable, protégé du stress et de l’agitation par des armées de bienveillance. Partagé entre tourments et second degré, cette sensation scénique, inconnue en France, a un grand avenir.

Fat white family, rock partout, tout le temps

Hier mauvais garçons, aujourd’hui gentlemen apprêtés, la Fat White Family a bien évolué depuis leur premier album, Champagne Holocaust. Provocateurs et décadents (ils avaient dévoilés une banderole “The bitch is dead !” à la mort de Margaret Tatcher en 2013), leur performance promettait un déluge de mauvais esprit et de canaillerie insolente. Malheureusement, le déluge n’était pas sur scène mais sur la pelouse. Évidemment pas impressionné par cette pluie typiquement britannique, les rockeurs originaire de Peckham ont balancé leurs morceaux, rageurs mais désormais loin de l’anarchie musicale passée. Plus léchés et tenus qu’auparavant, les arrangements font merveille dans ce groupe, qui garde un pied dans le rock, le second pataugeant dans un mélange disco-pop. Un équilibre physique et musical, présent dans leur très bel album Serfs up !, qui leur permet de garder les majeurs levés.

Die Antwoord, bombes humaines

Crédit : F.Mayolet/La Magnifique Society

« Bonsoir Motherfuckers ! ». La voix est stridente, les lumières pompières, le public devient instinctivement hystérique, bien aidé par son niveau approfondi d’anglais. Malgré la pluie, le duo sud-africain impressionne, lessive, punie, disperse, ventile “façon puzzle” nos corps transpirants. Die Antwoord, c’est une leçon de présence et d’énergie, mais aussi d’intelligence scénique. Bâtons de dynamite nichés au sein d’un réacteur nucléaire, Ninja et Yolandi Visser harponnent les festivaliers sans jamais les flatter, dans une ambiance mi-rave party mi-stade de football. De ce tourbillon punk d’un goût parfois douteux, on ne regrette qu’une seule chose : de ne pas avoir entre les mains le prochain album, prévu pour la fin de l’année.

Nekfeu sur sa planète

Ces dernières années, le temps musical s’accélère, les albums peuvent s’oublier, le Chocolat peut faire fondre le Feu et Jeanine faire disparaître un Cyborg. Juché sur ses disques d’or, Nekfeu a vu passer devant lui Roméo Elvis, Lomepal et d’autres dans les playlist personnelles et commerciales. La vanne et la joie d’être en vie ont remplacé la punchline littéraire et lucide. Mais Ken veille, et revient vaillant avec un album toujours aussi introspectif, Les Etoiles Vagabondes (34 morceaux dans sa version augmentée). Prouvant sa capacité à balancer des rimes prêtes à remplir les copies du bac français, Nekfeu continue de se perdre en amour, de ne pas résoudre au succès, de tourner dix fois son nombril dans sa bouche avant de parler et d’être ce sage ténébreux au fond de la pièce. Quelques très beaux titres (“Koala mouillé“, “Ciel noir“, “Compte les hommes“) parsèment un album à la fois foisonnant, brillant et décevant. À son arrivée le samedi soir, il n’avait donné aucune interview, aucune information n’avait filtré sur sa performance du soir. Discret et prêt à tout pour son public uniquement, le rappeur a livré un show calibré et agréable sans réel emballement, malgré un public bouillant. Malgré un flow à tomber et une vraie qualité scénique, il reste toujours ce goût d’inachevé à la fin de ses concerts. Quelque chose sonne faux. Nekfeu aime se faire peur et croire qu’il est un gangster. Le verre se brise autour de lui, les drames s’enchaînent mais Nekfeu, c’est un peu les braises sans le feu ardent, le combat sans la peur, la bagarre sans les ecchymoses. Beau dans l’instant, mais peu intense sur la durée.

Bagarre, gifle dans le club

Pour Bagarre, groupe de club, « un bon festival c’est terminé suant et épuisé. Et ne plus s’en rappeler aussi ». On se souviendra pourtant de leur performance collective, connectée et débridée. Démocratiques et égalitaires, Emmaï Dee, La Bête, Majnoun, Maître Clap et Mus jouent de tout, chantent tous à leur tour. Ce n’est pas l’anarchie tant recherché par certains groupes, ici chacun a son instant pour faire transpirer et épuiser le public. Cette tournante musicale marque l’esprit, libère le corps déjà endolori par de nombreux pogos. Monstre à cinq têtes, le clan énervé a besoin de s’exprimer sur des sujets parfois effrayants pour qui veut faire danser. Engagé et engageant, la claque scénique du festival ne lâche son vis à vis, qu’il soit ami ou ennemi. Après avoir massacré les fortes chaleurs, le groupe tabassera l’Olympia le 29 novembre prochain.

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