« Jeanne Moreau, l’impertinente » le tourbillon d’une femme libre

Copyright Studio Canal

31 juillet 2019, déjà deux ans que l’actrice nous a quitté, qu’elle s’est éteinte à 89 ans en plein milieu de l’été. Dans cette biographie éditée chez l’Archipel, Jocelyne Sauvard a su saisir les paradoxes de Jeanne Moreau, la femme, l’actrice, la liberté.

Habituée des biographies de femmes de président et de femmes politiques : Bernadette Chirac, Danielle Mitterand, Simone Veil, l’autrice et journaliste Jocelyne Sauvard fait une première entrée dans la biographie cinéphile. Deux ans après la disparition de la comédienne Jeanne Moreau, elle rend un sincère hommage à la femme libre qu’elle était en posant une simple question : mais qui était vraiment Jeanne Moreau ? Qui se cachait derrière cette voix grave et les plus de cents femmes différentes qu’elle a interprété à l’écran ou sur scène ? Célestine, Julie, Anne, Catherine, Florence, Jackie et les autres.*

L’actrice et la liberté

Jeanne Moreau est avant tout synonyme de liberté. Née à Paris, quartier Montmartre, elle passe sa jeune enfance à Vichy avant que la ville ne devienne terre pétainiste. Puis, retour à la capitale, la petite fille de la campagne se retrouve à Pigalle où son père travaille comme serveur dans une auberge. Elle grandit entre les prostituées et les artistes mais hors de question pour son père quelle devienne comédienne.

Toutefois, Jeanne se rêve en Antigone. Comme elle, elle n’en fait qu’à sa tête. Elle va au cinéma cachée dans la loge du projectionniste, prend des cours de danse, lit de nombreux romans. Enfin, elle quitte le foyer familial, rentre au conservatoire comme auditrice. Très vite, elle connait les textes par coeur et fait partie des murs. Louis Jouvet l’accueille à la Comédie Française, elle la quittera pour le TNP de Jean Vilar et le Festival d’Avignon. Dans un même temps, le cinéma lui ouvrit ses portes et Jeanne Moreau fut.

Pourtant, à ses débuts à l’écran aux côtés de Jean Gabin dans Touchez pas au grisbi (1954) de Jacques Becker ou Gas-oil (1955) de Gilles Grangier, il n’était pas encore évident que la comédienne s’impose dans le temps. “Avec votre visage asymétrique, vos yeux cernés et le physique que vous avez , vous ne ferez pas carrière. Vous êtes une très bonne comédienne, mais ça ne marchera pas.” Il faut croire que Julien Duvivier avait du nez… car elle ne fit pas seulement carrière, elle fit une des plus grandes carrières. Jeanne Moreau a joué dans plus d’une centaine de films pour le cinéma, pour la télévision, elle a tourné avec les plus grands réalisateurs, traversé plusieurs décennies, différents mouvements cinématographiques européens. Elle s’est imposée à chaque âge dans des rôles puissants, écrits pour elle, des femmes anticonformistes, comme elle.

LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE © 1964 STUDIOCANAL – DEAR FILM PRODUZIONE S.P.A. Tous droits réservés.

Louis Malle, Orson Welles, Louis Buñuel, Peter Brook, François Truffaut, Michelangelo Antiononi, Joseph Losey, doit-on vraiment continuer cette liste ? Travailleuse, autoritaire, orgueilleuse, impertinente, Jeanne Moreau a su choisir ses rôles, et mener sa vie comme elle l’entendait. La seule chose qu’elle n’avait pas prévue fut de devenir mère à 21 ans. Elle ne réussit pas à élever le fils non désiré qu’elle eut avec l’acteur Jean-Louis Richard et ne cessa de déclarer toute sa vie ” Je ne suis pas mère “.

La Femme

Le lecteur ressent que Jocelyne Sauvard a parfaitement compris la femme Jeanne Moreau, ses complexités et ses paradoxes, elle parvient à la faire revivre dans notre imagination et nous abreuve d’anecdotes passionnantes, pas forcément connues. Mais n’en disons pas trop.

Cependant, à trop vouloir s’immiscer dans l’intimité de Jeanne Moreau, l’autrice cumule quelques défauts dans cette biographie, elle s’est tellement documentée qu’elle insère trop de citations, d’extraits d’interviews qui biaisent légèrement la lecture. Le livre insiste également sur des détails comme la maternité non désirée de la comédienne, ou le fait qu’elle réinvente sans cesse son histoire, modifie les anecdotes au fil des années, ce qui donne lieu à plusieurs répétitions d’événements. Les témoignages divergent sans cesse, les citations tirée des chansons Le Tourbillon et J’ai la mémoire qui flanche ponctuent le récit avec insistance et la narration en épisodes, pas toujours chronologique, empêchent parfois la compréhension.

Mis à part ces quelques défauts, cette biographie de Jeanne Moreau nous fait plonger dans la vie tumultueuse de l’actrice la plus exaltante du cinéma français. Également chanteuse et réalisatrice, femme aux multiples passions amoureuses: Jean-Louis Richard, Louis Malle, Orson Welles, Marcello Mastroianni, Jean-Paul Belmondo, Gérard Philippe, Jean-Louis Trintignant, William Friedkin, Pierre Cardin, Burt Lancaster, Lee Marvin, Peter Handke, Tony Richardson, l’amitié amoureuse pour François Truffaut et tardive pour Étienne Daho, et les passions amicales pour Marguerite Duras, Agnès Varda, Josée Dayan et surtout son acolyte Florence Malraux. Jeanne rassemblait autour d’elle autant de personnalités que l’on croise avec plaisir dans le tourbillon de ce livre. 31 juillet 2017, déjà deux ans.

*Dans l’ordre : Journal d’une femme de chambre de Luis Bunuel, La Mariée était en noir de François Truffaut, Moderato Cantabile de Peter Brook, Jules et Jim de François Truffaut, Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle et La Baie des anges de Jacques Demy.

Jeanne Moreau, l’impertinente de Jocelyne Sauvard / L’Archipel / En Librairies.

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.