Festival d’Avignon – « Outside » : Grand orient express des opprimés

© Christophe Raynaud de Lage

Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov rend hommage au photographe et poète chinois Ren Hang dans «  Outisde  » une pièce irrévérencieuse et politique à souhait. 

Un public qui applaudit à tout rompre face à une quinzaine de personnes sur scène arborant un t-shirt «  Free Kirill  ». La dernière création du metteur en scène et réalisateur russe Kirill Serebrennikov, toujours sous l’emprise d’une interdiction de quitter le territoire russe, a fait sensation lors de la 73ème édition du Festival d’Avignon.

Rendez-vous manqué

Deux heures avant, sur scène, une simple fenêtre, celle derrière laquelle Serebrennikov a été assigné à résidence à Moscou pendant presque deux ans ; celle, aussi, par laquelle Ren Hang s’est jeté le 24 février 2017 à l’âge de 29 ans. Dans le fond, un grand portrait de Ren Hang est collé – jusqu’à ce que des officiers du FSB (les services secrets russes) obèses le déchire consciencieusement. Derrière la fenêtre, un double de Serebrennikov qui s’ennuie tellement qu’il finit par discuter avec son ombre… qui s’avère être Ren Hang.

La ficelle peut sembler grosse mais elle fonctionne totalement tant les liens qui peuvent être établis entre les deux artistes sont évidents. Tous deux sont jeunes et plein de succès, des coqueluches de l’occident évoluant dans des pays autoritaires emprunts d’une vision holistique de la société où leur homosexualité et leur liberté vis à vis des codes de la morale les place forcément à la marge et sous le coup de la censure gouvernementale. Ces recoupements, c’est ce qui a poussé Kirill Serebrennikov à demander à l’une de ses actrices d’origine chinoise de « trouver » Ren Hang. Début 2017, la rencontre est fixée, les billets d’avion sont achetés et tout est arrangé quand, deux jours avant la date fatidique, Ren Hang se suicide en se jetant du 14ème étage. C’est la possibilité de cette rencontre avortée que Serebrennikov explore dans Outside

Imaginer pour se libérer

En photographiant essentiellement des nus qu’ils revendiquent comme pornographiques, Ren Hang franchit un tabou chinois. Le pouvoir local a constamment cherché à censurer ses photos et limiter sa reconnaissance, finalement acquise via les réseaux sociaux où il publie ses photos et poèmes et via lesquels il trouve ses modèles. En dépit de ce succès, Hang est dépressif et, déclare «  je me réveille chaque matin en me demandant pourquoi je suis encore en vie  ».  A l’été 2017, alors en tournage de Leto, Serebrennikov est accusé de détournement de fonds publics et assigné à résidence avec interdiction d’utiliser internet. Pour faire exister leur art, ils doivent tous deux ruser, compter sur des amitiés courageuses ou des soutiens étrangers. A la fin, ça peut rendre fou, épuiser et donner envie de se tuer. 

Pour tenir, artistiquement et moralement, il faut savoir s’aménager des espaces de liberté, en soi et pour soi, lutter contre la dépression qui rode et les angoisses qui guettent. Tant qu’il y a de l’imagination, il y a de la vie. Ca, « ils » ne peuvent pas le prendre. Serebrennikov imagine donc sa rencontre avec Ren Hang, une virée au Berghain à Berlin, une soirée avec Robert Mapplethorpe (un autre adepte des fesses nues…), une séance de shooting de Hang pour une de ses series avec des fleurs. C’est un peu foutraque sur la forme mais c’est d’une poésie infinie, plein d’humour et, finalement profondément politique. 

© Christophe Raynaud de Lage

Poésie politique 

Dans un Festival d’Avignon où tous les spectacles cherchent justement tous à nous asséner de grandes leçons politiques plus ou moins digestes et à absolument faire passer un message (Architecture de Pascal Rambert, Nous l’Europe, Banquet des peuples de Roland Auzet), la petite forme bordélique proposée par Serebrennikov, profondément politique également, repose et ravit. Peu de texte si ce n’est les poèmes de Ren Hang – pas forcément le Beaudelaire chinois avouons le-  récités par les acteurs (en langue originale ou en russe) et dans lesquels on parle de sexe, d’amour, de sa mère, de ses rêves et de ses envies. Cette poésie maladroite mais profondément touchante se retrouve sur scène avec l’humour – il en faut aussi pour tenir- grotesque caractéristique du metteur en scène russe. Le tour est accompagné d’une musique jouée quasiment sans interruption par trois musiciens revêtus de l’attirail habituel de Serebrennikov (joggings Adidas et casquette) qui régalent d’un medley de techno allemande, pop internationale et la musique traditionnelle chinoise. 

Chez Ren Hang, les corps nus et cramés par le flash de son petit Minolta sont omniprésents. Il sont jeunes, évoquent l’insouciance et la liberté. Les anus, vagins et pénis sont offerts au spectateur, transformés en supports de cigarettes ou dissimulés derrière une fleur, un paon, un cygne ou de la peinture. On retrouve tous ces éléments dans le spectacle imaginé par le réalisateur du Disciple et de Leto. Les corps, nus et parfaits (à l’exception du corps difforme d’un aspirant Noureev « au gros cul ») sont également sur scène. Les flash aussi crépitent constamment, ils dissimulent autant qu’ils éclairent et font apparaitre des mondes évanescents qui n’existent pas. Le corps, c’est aussi celui de l’artiste lui-même. Ren Hang est complexé par ses jambes poilues – inhabituel pour un chinois – Serebrennikov par ses poignets d’amour. C’est banal et anodin mais qui a dit que les grand artistes n’avaient pas de petites névroses ? Encore une chose dont la censure politique ne vous débarrasse pas. Enveloppe physique souvent reléguée au second plan par rapport à l’esprit, le corps s’avère toutefois nécessaire à l’existence et la création. C’est le premier étendard de la liberté, d’où l’obsession de Hang de photographier ses modèles nus et d’où, aussi, la volonté des services russes de sans cesse venir troubler la tranquillité du corps de Serebrennikov par des fouilles intrusives et inutiles. Celui qui ne possède pas son corps, ne se possède pas.

Parce que, en dépit de leurs similarités, Hang et Serebrennikov demeurent profondément différents, leur rapport à la résistance face au pouvoir ne s’est pas matérialisé de la même manière. Finalement, Hang a mis à ses jours, épuisé par la dépression et la censure, presque convaincu de l’inutilité de son existence, il a abimé son propre corps. Serebrennikov y a surement pensé (son double dans la pièce ne cesse de tenter de se jeter par la fenêtre) tout en s’y refusant toujours. Il n’est pas dupe, il sait que l’art (la photo, la poésie, le cinéma ou le théâtre) ne change jamais vraiment quoi que ce soit. Mais ne pas tenter de continuer à créer par tous les moyens possibles – comme lui le fait, en mettant en scène à distance cette pièce- il ne peut tout simplement pas s’y résigner.

En avril 2019, l’assignation à résidence de Kirill Serebrennikov a été levée mais son interdiction de quitter le territoire russe maintenue. En mars 2019, deux ans après son décès, la Maison européenne de la photographie de Paris a consacré une rétrospective majeure de l’oeuvre de Ren Hang. Ils continuent donc tous deux d’exister mais essentiellement ici, en Europe, toutefois. Outside en somme. 

Outside de Kirill Serebrennikov au Festival d’Avignon (L’Autre scène du Grand Avignon – Vedène). Jusqu’au 22 juillet à 23h. En russe surtitré en français en anglais.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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