Festival d’Avignon – « Lewis versus Alice », enchanteur

© Christophe Raynaud de Lage

Après une première semaine qui, de l’avis général, s’est avérée assez morose, le Festival d’Avignon commence enfin avec le très aimable Lewis versus Alice de Macha Makeïeff, à la FabricA jusqu’au 22 juillet.

Difficile de passer après Disney dont l’adaptation de 1951 (et oui, déjà !) demeure la référence ultime. Le dessin animé américain était parvenu à donner vie au bizarre et au queer de l’histoire originale tout en demeurant avant tout l’oeuvre pour enfants qu’elle était, n’effleurant que par de subtiles allusions les questions plus adultes (drogue, sexualité). Difficile donc mais pas impossible, Machai Makeïeff le prouve avec une création originale, musicale et à l’esprit profondément gothique qui ravit grands et petits. Aux aventures d’Alice Liddell, la petite fille qui inspira le conte, la directrice du théâtre de La Criée, mêle l’histoire de Charles Lutwidge Dodgson, alias Lewis Caroll, l’excentrique enseignant de mathématiques à Oxford le jour et professeur tournesol/auteur délirant la nuit rendu mondialement célèbre par ses récits.

Travail de troupe

Macha Makeïeff ne travaille pas avec une troupe à proprement parlé mais elle aime à cultiver les relations avec les artistes avec lesquels elle collabore. Pour cette création, on retrouve notamment aux lumières, Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, pour lequel elle a elle-même déjà pu réaliser des costumes. Une collaboration qui s’avère très fructueuse tant elle parvient, par des jeux de lumières et de miroirs d’une invention et d’une précision extrêmes, à faire émerger sur scène les différents mondes que traversent Alice mais aussi Lewis Caroll.

Les acteurs ne sont pas en reste et, si le spectacle brille par sa mise en scène, ses costumes et sa scénographie inventive (tous signés Makeïeff), il doit beaucoup aux sept comédiens qui se donnent pendant deux heures. Entrainés par Rosemary Standley, la chanteuse du groupe Moriartry, qui fait également une belle reine de coeur, ils enchainent les scènes jouées et les numéros de chants, dansent, font du ukulélé ou de la pole dance et incarnent tour à tour Alice, Charles et Lewis mais aussi le chat du cheshire, la chenille, le chapelier fou ou le lapin toujours en retard. Ils sont bien aidés par un département technique surdoué qui ravit le publics de ses inventions, qu’il s’agisse de la musique, des costumes gothiques à souhait, des masques d’animaux, des chapeaux-fleur, des animaux empaillés…, bref, tout ce qu’il faut pour donner vie au cabinet de curiosité so british qu’était l’imagination de Lewis Caroll.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

« Et vous qui êtes-vous ?  »

Dans le monde alternatif dans lequel Alice se retrouve plongée une fois au bout du tunnel, les êtres ont du mal à se définir et ne cessent de se demander qui ils sont. Ce spectacle résonne comme une tentative de Macha Makeïeff de percer le “mais qui êtes vous ? ” adressé au mystérieux Charles Lutdwige Dogson, un homme presque dévoré par son alias Lewis Caroll.

Professeur de mathématiques, grand timide, photographe, auteur, Makeïeff révèle la personnalité touchante de l’auteur des aventures d’Alice. Un marginal excentrique et rêveur qui, comme l’Idiot de Dostoievski, ne semblait pleinement lui-même qu’au contact des enfants. Une proximité qui lui vaudra des inimités, de la part de la famille Lidell après la publication du conte mais également de la postérité qui semblera se passionner pour les rumeurs de pédophilie qui entoure sa passion pour les petites filles. Makeïeff n’élude rien mais célèbre avant tout l’univers enchanté et loufoque que Dodgson/Caroll a su créer et qui continue, encore aujourd’hui, de ravir petit et grands spectateurs du Festival d’Avignon.

Lewis versus Alice, de Macha Makeïeff d’après Lewis Caroll au Festival d’Avignon (La FabricA) usqu’au 22 juillet puis en tournée.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

1 commentaire
  1. Désolée, je ne peux pas m’en empêcher : “à proprement parler” et le nom du groupe est “Moriarty”.
    Merci pour cette critique en tout cas!