Festival d’Avignon – Danse: pas de deux inégal

© Christophe Raynaud de Lage

Pour sa 73ème édition, côté danse, le Festival d’Avignon a choisi de programmer des valeurs sûres, Akram Khan et Wayne McGregor. Deux grandes stars de la danse anglaise contemporaine certes mais pas forcément deux réussites.

La programmation danse du Festival d’Avignon, manifestation naturellement tournée vers le théâtre, fait souvent l’objet de commentaires acerbes: inexistante, trop convenue, trop grand public etc. Ce n’est pas faute de programmer des grands noms (Pina Bausch en 1995, Mathilde Monnier en 2005, Sasha Waltz en 2007, Boris Charmatz en 2011, Anne Teresa de Keersmaeker en 2013, Emma Dante en 2017 ou Emmanuel Gat en 2018) et quelques très bons spectacles (rien que récemment, Soft virtuosity, still humide, on the edge de Marie Chouinard en 2017, Romances inciertos de François Chaignaud et Nino Lainé, Saison sèche de Phia Ménard en 2018). Mais le rôle d’un festival, et en particulier d’un festival comme celui d’Avignon, n’est-il pas plutôt de faire découvrir des talents ? Quelle plus-value réelle à programmer tant de personnalités déjà très établies / spectacles existants ? Manifestement, cette question ne s’est pas trop posée aux organisateurs pour l’édition 2019 qui a vu programmée deux énormes stars internationales: Akram Khan et Wayne McGregor. Le premier a plutôt séduit dans la Cour d’honneur avec Outwitting the Devil, un spectacle inspiré des pratiques rituelles et des débuts de l’humanité. Le second, en revanche, a franchement déçu et surtout ennuyé dans la cour du Lycée Saint-Joseph avec Autobiography, une oeuvre entièrement dépourvue d’âme et d’intérêt et censée retracer la vie de McGregor à l’aide d’un algorithme…

© Christophe Raynaud de Lage

Outwitting the devil: Khan grand chaman 

Occuper la cour d’honneur, c’est un défi pour chaque artiste qui y est invité et ceux qui n’en prennent pas la mesure offrent souvent des expériences pénibles (Israel Galvan en 2017). Avec seulement six danseurs sur scène, Akram Khan a su s’emparer du lieu mythique d’Avignon pour offrir un spectacle assez simple mais très efficace.

La scène est recouverte de blocs de bois plus ou moins gros savamment répartis autour d’un praticable.  Entre un homme, vieux et passablement décharné, qui vient déposer un de ces blocs à l’avant scène. Entre un deuxième homme, un peu plus jeune mais qui ploie aussi sous le poids d’un bloc. Le plus vieux, humain, l’aide à s’en débarrasser. Erreur ? Liberé de son fardeau, ce deuxième homme va n’avoir de cesse de tenter de dominer les quatre autres êtres vivants (hommes ? animaux ?) avec qui il va bientôt devoir partager l’espace. L’histoire n’est pas vraiment originale et le propos sur le rapport destructeur de l’homme à la nature qui l’entoure non plus. Les sources d’inspiration de la chorégaphie (les rituels primitifs, les danses chamaniques et orientales) ont également déjà un air de déjà vu. Pourtant, cela fonctionne et, durant 1h20, on se plait à suivre les déboires de cette proto-humanité, on prend parti et on veut voir régler son compte au prédateur. L’engagement physique des six danseurs, dont deux ont plus de 58 ans, est évident et impressionnant. La chorégraphie, rythmée et très organique, dans laquelle se multiplient les grands écarts et les grandes secondes subjugue. Le tout est très bien accompagné par la musique de Vincenzo Lamagna, laquelle est elle même en parfaite synchronisation avec la création lumière d’Aideen Malone, très simple mais très réussie. 

© Christophe Raynaud de Lage

Wayne McGregor, inintelligence artificielle 

Chez McGregor, exit la préhistoire, bienvenue dans le futur où tout est dirigé par les algorithmes et nimbé de lumière stroboscopiques et de fumée vaporeuse (surement un résidu des débuts de l’humanité). Invité pour la première fois à Avignon et alors qu’il vient de régaler le public de l’Opéra de Paris avec son très beau Tree of codes, le chorégraphe anglais offre à celui d’Avignon (attention, c’est parfois le même), une parodie de lui-même. Composée de 23 tableaux (référence au nombre de paires de chromosomes d’un génome humain standard), son Autobiography est une pièce pour dix danseurs élaborée sur un concept aussi complexe que nébuleux: retracer son ADN à travers 23 moments marquants de sa vie, le tout agencé de manière aléatoire chaque soir par un algorithme (a priori, ça marche aussi avec un chapeau) car, après tout, la vie est faite de hasards non ?

« Le trop est l’ennemie du bien », voila une locution qui pourrait bien caractériser le fatras chorégraphique de grands jetés, portés, bonds et hyper-extensions qui composent la chorégraphie d’Autobiography. Les danseurs s’agitent dans tous les sens pendant 1h20 en prenant bien soin de ne jamais avoir le malheur de faire deux gestes identiques en même temps, ce serait trop simple. Il faut croire que la synchronisation et la virtuosité sont étrangères aux machines (ou à l’ADN de McGregor ?). Pas aidés par le medley musical lyrico-electro kitchissime et strident qui sert de fond sonore, on sent que l’essentiel de l’énergie des danseurs est consacrée à compter les temps pour se retrouver au bout endroit au bon moment. Le spectateur regarde lui, médusé puis, très rapidement, épuisé, la débauche de moyens à l’oeuvre (lumières rose, vertes, bleu, fumée en veux-tu en voila) et se demande ce qui a pu conduire le Festival d’Avignon à trouver un quelconque intérêt à cette pièce datant déjà de 2017. 

Outwitting the devil d’Akram Khan, au Festival d’Avignon jusqu’au 21 juillet dans la Cour d’honneur puis en tournée. Au Théâtre de la Ville à Paris du 11 au 20 septembre 2019 puis les 29 et 30 novembre au Grand Théâtre de Provence à Aix-en-Provence. Durée: 1h20. 

Autobiography de Wayne McGregor, au Festival d’Avignon jusqu’au 23 juillet dans la Cour du Lycée Saint Joseph. Durée: 1h20. 

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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