Avignon OFF – «Swann s’inclina poliment» au 11 Gilgamesh

© Camille Morhange

S’attaquer à l’œuvre de Marcel Proust n’est jamais facile. Avec Swann s’inclina poliment, la compagnie franchement, tu signe un hommage corrosif à souhait à Un amour de Swann.  

Si Proust est évidemment l’écrivain du temps qui passe, il est aussi l’écrivain du désir et de la jalousie et, surtout, un auteur extrêmement caustique. Ce sont ces thèmes et cet humour que l’adaptation de Nicolas Kerszenbaum explorent dans Swann s’inclina poliment. Une adaptation moderne, ludique et rythmée du premier tome de La Recherche qui, en dépit d’une lecture passablement racoleuse du personnage d’Odette, donne envie de se (re)plonger dans l’œuvre de Proust.

Remonter le temps perdu

Au début de La Recherche, le narrateur proustien est un jeune garçon épris de la petite Gilberte, fille de Charles et Odette Swann. A cette époque, ses parents se vouent déjà une indifférence mutuelle manifeste qui rend difficilement compréhensible leur statut de couple mythique. Comment ce financier juif, cultivé et élégant et cette beauté au passé trouble se sont-ils retrouvés ensemble ? Pour cela il faut remonter dans le temps, ce que propose très ingénieusement de faire Swann s’inclina poliment.  

Charles Swann et Odette de Crécy se rencontrent quelques années avant par l’entremise d’un ami commun. Si, au départ, tel le Aurélien d’Aragon face à Bérénice, Charles ne trouve aucun charme à cette demi-mondaine, Odette est elle en revanche aussi intriguée qu’impressionnée par le personnage. Elle ne tarde pas à l’inviter dans salon qu’elle fréquente quotidiennement chez Mme Verdurin. Le temps faisant son œuvre, Swann finit par s’éprendre d’Odette plus que de raison, craignant chaque jour qu’elle se lasse de lui et ne supportant plus de devoir la partager avec d’autres.

Sur scène, on retrouve la despotique Mme Verdurin, la sulfureuse Odette et un autre habitué du salon la Verdurin, le discret peintre Elstir. Swann, c’est le public, qui assiste impuissant à sa propre histoire. Accompagnés par deux musiciens, les trois comédiens déroulent avec humour et la dose de cruauté requise pour toute adaptation proustienne la passion faite d’amour et de haine de Charles et Odette.

Insoutenable légèreté

Comme l’ouvrage dont elle est tirée, la pièce dresse un portrait très sarcastique de la société dans laquelle les personnages évoluent. Intellectuellement médiocre et superficielle, la bourgeoisie symbolisée par l’inénarrable Mme Verdurin, archétype de la nouvelle riche inculte et vulgaire (mais si drôle !), est dépeinte comme cupide, manipulatrice et prête à tout pour acquérir un titre. La fausseté, l’avidité et la légèreté de cette classe sociale est parfaitement incarnée par Sabrina Baldassarra qui fait une Mme Verdurin délicieuse de stupidité.

Mais la plus insoutenable des légèretés c’est avant tout celle des mœurs d’Odette qui précipite Swann dans une spirale quasi psychotique. Si l’adaptation de Nicolas Kerszenbaum est modernisée sur la forme (dialogues, néons, musique), sur le fond elle traite d’un thème universel et intemporel (et central chez Proust) : la jalousie. Dans un décor de cabinet de curiosité rempli d’orchidées suggestives, la pièce expose à merveille le mécanisme autodestructeur à l’œuvre, l’inutilité d’être jaloux tout autant que l’incapacité à ne pas l’être. Comme les oiseaux naturalisés qui parsèment le plateaux, Charles voudrait empailler son beau cygne d’Odette pour l’avoir toujours sous les yeux. Mais, à trop vouloir la contrôler et la surveiller même une fois qu’il l’aura épousée, Swann ne fera que l’éloigner. Odette ira toujours voir ailleurs, par nature autant que par défi. On regrette seulement que l’adaptation décide de loger l’origine de cette liberté dans la bêtise d’Odette et de faire de cette femme finalement forte et indépendante une simple cocotte frivole et cruelle.  

Swann s’inclina poliment, de Nicolas Kerszenbaum d’après Marcel Prsout. Avec Sabrina Baldassarra, Marik Renner et Gautier Boxebeld. Au 11Gilgamesh jusqu’au 26 juillet dans le cadre du Festival OFF d’Avignon. Tous les soirs à 22h25. Durée : 1h25 – Tarif: 14/20€

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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