« Too Old To Die Young », l’oeuvre-monde de Nicolas Winding Refn

L’auteur de Drive et The Neon Demon revient avec un long film de quatorze heures, divisé en dix parties sorties sur Amazon Prime, dont les nombreux débordements visent l’exaltation de l’expérience de visionnage. Autant le dire tout de suite : Too Old To Die Young est un sacré chef-d’oeuvre.

Il est des cinéastes où l’idée d’une œuvre dépasse le monde dont elle s’inspire. Nicolas Winding Refn le démontre une fois de plus avec Too Old To Die Young, nouvelle ébauche de son style chromatique parsemé d’ultra-violence qui a déjà pondu plusieurs chefs-d’œuvre des dix dernières années (Drive, The Neon Demon…). Il fait partie de ce petit groupe aux ressources inépuisables quand on le découvre, puisque l’on retrouve entre autres David Lynch avec Twin Peaks – The Return ou Brit Marling et Zal Batmanglij avec la série The OA – trois créateurs pour pas moins de trente heures d’images. Il y transpire donc une obsession, une épure de l’inspiration qu’on pourrait appeler l’œuvre-monde, c’est-à-dire cette capacité d’un film ici qui, à travers la pose de son esthétique, aspire le monde : le spectateur doit se confronter à sa propre expérience de visionnage en même temps qu’au monde imaginé indissociable de celle-ci. Cela va donc plus loin que le simple concept de la durée, car les autres points communs qui lient ces exemples avec Too Old To Die Young sont leur diffusion à la télévision sous le format sériel en plus qu’elles se réclament de l’art cinématographique : autrement dit, transpercer un médium pour en transpercer un autre.  

Copyright Scott Garfield/Amazon Studios

Parce que cette attitude de l’œuvre issue de l’univers de Nicolas Winding Refn touche en plein cœur en plus qu’elle oblige le téléspectateur de faire comme s’il se faufilait dans une salle de cinéma – chaque épisode débute avec un message signalant que le silence et la maturité (double sens) du spectateur sont requis pour bien en profiter, histoire de ne pas se tourner vers les notifications du smartphone quasi-orphelin –, il est impossible d’aborder Too Old To Die Young, en ces temps qui parcourent actuellement les lois de la création, autrement que par le prisme d’un savoir-faire autre que la technique et les intentions qui engagent celle-ci. Pendant un peu plus de quatorze heures d’hémoglobine, de néons, de lenteur, de crachats et d’errance, cette sensation d’un long débordement des codes au profit de la création paralyse comme elle exalte chaque recoin de l’œil : dans quel monde vit-on ?

L’œuvre-monde de Nicolas Winding Refn se divise ici en 10 (en 18 pour David Lynch, en 8×2 pour The OA) : neuf parties durent plus d’une heure tandis que, surprise, la dernière se contente de dérouler une demi-heure tout aussi réjouissante. Le récit, lui, se divise en deux. D’un côté, un flic ripoux du nom de Martin qui, obligé d’enfiler les contrats imposant des assassinats, finit par accepter cette double identité. Ce versant très Drive se double d’un récit de l’autre côté de la frontière américaine, au Mexique, où il est question de filiation au cartel, avec un couple mexicain composé d’une jeune femme destinée à accomplir son destin de Prêtresse de la Mort et de son mari qui a entrepris ses démarches de vengeance pour le meurtre de sa mère. L’électrochoc entre les deux marges d’une même page se produit en fait dès le début, lorsqu’on apprend que c’est Martin le bourreau du meurtre qui ronge le jeune Mexicain.

Miles Teller dans Too Old To Die Young (© Amazon Prime Video)

L’échine de la création

Too Old To Die Young est censé faire transparaître « l’interprétation personnelle » du cinéaste sur les Etats-Unis de Donald Trump. Pas de doutes, dans son élan stylistique, Refn éclate les champs de représentation pour stimuler non seulement le versant de son cinéma présenté plus haut, mais aussi ce monde immature, bizarre et paranoïaque dont il s’inspire, afin d’atteindre la représentation, si chaotique soit-elle, de l’œuvre-monde. Il y a un certain nihilisme dans cette façon de faire résonner un peu partout la pulsion de violence puisée dans ce monde, mais il y a une dimension spirituelle, informelle qui contrecarre toute posture politique : le personnage de Yaritza, féministe en première lecture, permet d’aller plus loin, de contenir, d’interroger des motivations qui sont de l’ordre de la pulsion, avec un charisme qui par ailleurs la classe au rang des personnages les plus forts chez Nicolas Winding Refn. C’est le soleil qui fond sur ses victimes : mieux les brûler pour mieux s’illuminer, tel serait le leitmotiv de chaque image, calculée, composée et filmée avec un iconoclasme foudroyant. Œuvre-chapelle.

Cette part spirituelle de l’image, vraiment inattendue quand on aborde en profondeur l’œuvre antérieure de Nicolas Winding Refn, permet d’aspirer la thématique – les bas-fonds violents de l’Amérique qui sont en fait sa surface – et le spectateur : on demande d’aller au-delà de la contemplation pour que le spectateur touche du doigt ce qui l’y trouvera, ou non. Imaginer un Américain qui regarde ça. L’ordre de l’expérience, celle de l’œil, mais aussi du corps dégourdi par ce sens inné du rythme, assied l’œuvre, l’étire davantage. Regarder la nuit Too Old To Die Young, œuvre qui se passe quasi-intégralement dans l’obscurité, par exemple, relèverait presque du rituel. Les œuvres les plus fortes – et les plus rares de nos jours – questionnent leur propre consommation. Siroter, plutôt que de boire. Un retour aux fondamentaux qui nécessitent une certaine violence, bien montrée ici, mais qui nécessite une percée de l’image, du spectateur et du monde pour se hisser parmi les chocs les plus retentissants jamais connus.

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