Nekfeu, l’étoile vagabonde

Dans un de ses derniers succès, Saturne, Nekfeu déclame l’un de ses gimmicks les plus célèbres : « je veux faire le tour de ma planète comme les anneaux de Saturne ». C’est aujourd’hui chose faite, et c’est ce que l’artiste a présenté au public le 6 juin dernier, avec son dernier album accompagné d’un documentaire.

Annoncé quelques semaines auparavant comme un « nouvel album au cinéma », Les étoiles vagabondes est donc, en plus d’un album, un documentaire, co-réalisé avec Syrine Boulanouar. Membre du collectif Le Garage, il a réalisé de nombreux clips pour les groupes auxquels Nekfeu appartient. En un peu moins de 90 minutes, pour une séance unique hissant le documentaire en haut du box-office hebdomadaire, la caméra suit le rappeur dans la composition de son troisième album. Il a de l’intérêt en ce qu’il capture certains moments dans l’intimité personnelle du rappeur, notamment sa manière d’écrire, son interaction avec les beatmakers, sa perception de la tâche de la réalisation d’un album. La caméra suit donc le rappeur autour du monde : en Grèce, d’où est originaire son père ; au Japon, où il a pu profiter de l’anonymat ; à la Nouvelle-Orléans et à Bruxelles pour sa collaboration avec Damso. On le voit chercher l’inspiration, mais également rencontrer des musiciens avec lesquels ses beatmakers ont travaillé pour la composition de l’album. Le tout est entrecoupé de moments de vie avec eux, non sans humour. À la sortie de la salle, l’album est déjà sorti. Dans la droite ligne de Yeezus (Kanye West), Aleph (Gesaffelstein) ou encore beerbongs & bentleys (Post Malone), la pochette consiste en une photographie du packaging de l’édition physique, plutôt léchée. 

Nekfeu et ses comparses au Japon, pour un hors-série de Grünt – © Backpackerz

Décousu, de fil blanc

Mais à l’intérieur de cet aluminium sous vide, la promesse d’un album si savamment annoncé n’est pas tenue. Pléthorique, avec ses 18 titres, l’œuvre est bien loin de ses prédécesseurs. Les collaborations et les bangers mis à part, les titres se distinguent peu. 

Nekfeu a toujours pris le soin d’élaborer des vers multisyllabiques, tout en parvenant à rendre l’ensemble du morceau cohérent, de près ou de loin, donnant ainsi de grands morceaux. Le problème, c’est qu’ici, cette cohérence est quasiment absente. Les vers riment et s’enchainent, certes, mais on ne sait pas trop où l’artiste veut en venir. Sur d’autres titres, il se contente de quelques phrases mièvres répétées en boucle : « J’ai pas les pieds sur terre / J’ai besoin d’espace / J’ai peur de ta face cachée… / J’ai pas les pieds sur terre / Pour moi, t’es rien / J’ai peur de ta face cachée… » (Alunissons).

Les collaborations, dont celle quelque peu attendue avec Damso, ou le classique duo Flingue et Feu qu’il forme avec Alpha Wann, sont plutôt convaincantes. Avec Vanessa Paradis, il ajoute un titre de plus au rang des featurings improbables entre rappeur et chanteur/chanteuse de variété. Mais à la différence de l’audacieux morceau de Christine and the Queens et Booba, Dans l’univers manque sa cible, tombant une fois de plus dans le mièvre et le consensuel : « Pourtant dans l’Univers y’a des milliards de vies sur Terre, sept milliards d’êtres humains / Peut-être trois milliards de filles mais c’est toi qu’j’veux ». On n’est peu loin de Dis-moi oui de Colonel Reyel et son « Trois milliards de filles et c’est toi que j’ai choisi ».

Trombone Shorty, un des artistes avec lequel Nekfeu a collaboré sur Les Étoiles Vagabondes, ici à la Nouvelle-Orléans, dans le quartier de Tremé – © Daily Fig

La sensibilité, toujours

L’écueil de cet album, est que l’on comprend le message qu’il veut transmettre, notamment grâce au film : après plusieurs années de carrière et deux albums solo en haut des charts, dominées par des sollicitudes multiples, et une rupture, avec la souffrance morale qui peut en résulter, Nekfeu a eu besoin de prendre de l’air, du recul, de la hauteur. Auprès de ses proches en Grèce, ou à l’étranger, avec ses amis et collaborateurs. Le problème c’est que la forme ne suit pas. La situation est assez paradoxale dans le sens où il aurait été compréhensible qu’il pèche avec son premier album, peut-être l’un des albums les plus attendus du rap français de son époque, en ce qu’une première sortie est toujours une épreuve périlleuse. Ou qu’il pèche avec son second, car réalisé pendant une tournée et sorti par surprise. Mais après plus de deux ans de préparation, un isolement avec des producteurs dont le talent n’est plus à démontrer, un travail avec des musiciens de tous horizons, on peut être en droit d’attendre une œuvre d’une meilleure qualité. C’est l’inverse qui se produit alors.

Pour autant, on peut retenir le travail exceptionnel des compositeurs, notamment Diabi, présent sur la plupart des morceaux. Certaines compositions, notamment les bangers (Cheum, Menteur Menteur) sont appréciables. Le titre Takotsubo est un joyau de noirceur et de fragilité. Et ce qui sauve l’album, par-delà sa piètre qualité formelle, c’est peut-être bien cette fragilité, mais aussi la sensibilité et l’honnêteté de Nekfeu qui transparaît toujours autant, voire plus. Il sera difficile de tenir rigueur au fennec cette fois-ci. 

Victor Costa

Bordeaux-Sud

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