« Libérations sexuelles, révolutions visuelles » – Le cinéma queer à la Cinémathèque

Nous avons rencontré Stéphane Gérard, co-programmateur avec Nicole Brenez du cycle « Libérations sexuelles, révolutions visuelles », présenté à la Cinémathèque française.

L’événement a lieu à la Cinémathèque française du 19 juin au 11 juillet en parallèle de l’exposition « Champs d’amours, 100 ans de cinéma arc-en-ciel », à l’Hotel de Ville. Il nous a parlé de ce qui les a animé dans la conception de cette programmation d’avant-garde du cinéma queer.

Pouvez-vous nous présenter les grandes lignes de cette programmation et les principes qui ont présidé à la sélection des films ?

C’était clairement le cinéma LGBT même si Nicole et moi on ne pense ni arc-en-ciel ni LGBT car ce ne sont pas forcément des catégories dans lesquelles nous nous retrouvons pour penser les oeuvres ou les individus. Par contre, quelque chose que l’on partage est la notion d’avant-garde. C’est l’idée d’un cinéma à l’avant-garde autant en terme d’innovation esthétique que dans le sens militant et politique, littéralement ceux qui mènent les luttes révolutionnaires en avance des autres. Nicole Brenez a théorisé cette notion d’avant-garde au cinéma comme un cinéma de résistance, de lutte, qui serait forcément une révolution esthétique en même temps qu’une révolution politique. On trouvait passionnant que cet espace à La Cinémathèque nous permette de mettre en avant ce cinéma qui, malheureusement, fait l’objet de censure, à tous les titres : par rapport à l’invisibilisation de ces sexualités, ou parce que politiquement c’est radical. 

On a aussi préféré les films rares ou des films jamais montrés en France, car La Cinémathèque a fait un gros effort de sous-titrage de films jamais sous-titrés en français auparavant.

Qui a commandé cette rétrospective et pourquoi maintenant ?

L’initiative vient de la mairie de Paris qui avait à coeur depuis plusieurs années de faire une rétrospective sur le cinéma LGBT. L’année dernière, la mairie a mis en avant tout un travail dans ce registre, avec les passages piétons arc-en-ciel. Il y a l’exposition «  Champs d’amours, 100 ans de cinéma arc-en-ciel  » à l’Hôtel de Ville et quand on fait une exposition sur le cinéma LGBT, c’est dommage de ne pas avoir l’occasion de montrer des films, donc la mairie a demandé à La Cinémathèque s’il était possible d’avoir cette programmation.

Vous trouvez que le cinéma LBGT et queer plus généralement manque de visibilité et d’espaces ?

D’une part, il y a une grosse partie du cinéma qui peut être dit LGBT qui arrive dans la grande distribution, sort dans les grands circuits, va dans les grands festivals, jusqu’à Cannes, avec notamment la Queer Palm. En plus de cela, il y a énormément de festivals partout en France, qui sont tenus par de petites équipes et parfois des individus ; ils font un travail énorme de fond et créent des réseaux entre eux pour la diffusion des films, s’organisent pour les sous-titrages. Il y a aussi des festivals à l’étranger, par exemple la Berlinale, qui ont des gros focus sur le cinéma LGBT. Cela permet à ces films d’arriver au public quand même. 

Même si à mon sens, leurs efforts incroyables ne suffisent pas. Ces festivals font le travail d’aller chercher du cinéma documentaire, du cinéma expérimental, des films d’auteur. Ils vont aussi chercher des choses plus rares et pointues, des formes plus courtes, mais cela reste pour un public très restreint. Evidemment, c’est une nouvelle forme de censure, non institutionnelle et étatique mais qui passe par l’économie, qui dit que si on fait pas un film de 90 minutes avec un début, un milieu et une fin et des stars à l’affiche c’est difficile de sortir sur plus de dix écrans en France. 

Du coup il faut se battre pour défendre des espaces alternatifs qui permettent à ces films d’exister, même dans une autre distribution, et ça c’est l’histoire du cinéma LGBT. Le premier festival de cinéma LGBT organisé à Paris dans les années 70, «  Ecrans roses et nuits bleues  », organisé avec la protection des groupes de libération homosexuelle, se termine avec une saisie des films, la police qui rentre par surprise pendant une séance et attaque les personnes venues voir ce film. Donc ce sont quand même des contextes de répression. Mais en tout cas, ce sont déjà des modes de présentation alternatifs, des évènements, un cadre spécial pour montrer des films, loin d’une programmation à la Cinémathèque française.

Si des lecteurs ont le programme dans les mains et ne connaissent aucun nom, qu’est-ce que vous leur conseillez d’aller voir en priorité, par où commencer ? C’est un peu une question piège comme vous avez tout programmé…

(Rires) C’est très dur de faire ce choix… Les présentations des films ne sont pas descriptives, les titres des séances ne sont pas des catégories. Toute cette programmation est autour des luttes, autour des expérimentations visuelles et de la singularité de l’expression des désirs et des identités de ces communautés là, elle est aussi très poétique et surprenante. J’invite les gens à lire les descriptions qui sont des évocations de ce que sont les films et suivre ce qui les intrigue.

Il y a quand même quelques classiques. Si on veut s’intéresser à des films de fiction qui sont dans le répertoire du cinéma d’auteur, il y a le film de Fassbinder, Le droit du plus fort, le film de Chantal Akerman Je, tu, il, elle, qui sont un peu des classiques de l’histoire de ce cinéma. Ensuite, dans des films plus expérimentaux, le Pink Narcissus de James Bigdood est incontournable. Parmi les documentaires contemporains, Le Projet Sextoy… Mais j’invite les gens à voir les 32 séances. Il faut que les gens se risquent à aller voir.

Vous accentuez beaucoup sur la diversité, c’est vrai qu’il y a des films réalisés par des femmes, des hommes, des homos, des hétéros, des personnes trans, issus de nombreux pays et sur des sujets variés. Est-ce qu’on peut considérer que l’éclatement, la pluralité, la multitude des formes, caractérisent cette programmation ? Est-ce que vous vous êtes efforcés de pas re-typifier et que c’était un risque, de refaire des catégories : «  là on montre un film trans, là un film homo…  ».

Pour moi c’est pas trop un effort, c’est un projet de vie (rires). Il y a un équilibre à trouver entre d’un côté les catégories qui nous servent à éviter les discriminations. Il y a cet enjeu de ne pas avoir une programmation que de mecs gays, blancs et étasuniens, il y a un effort à faire pour vérifier qu’il y avait des lesbiennes, des personnes trans, qui ne viennent pas que de l’Occident, etc. Mais en même temps l’effort n’a pas été difficile car Nicole et moi sommes curieux de toutes les cinématographies. Donc il y a d’un côté ce besoin des catégories comme jauge, comme témoin et garde-fou. Et en même temps, c’est intéressant d’en sortir parce que les vies, les désirs, qui sont l’influence de ces films-là, sortent de ces cadres, donc cela n’aurait pas été pertinent de renforcer ces cadres sur ces films. On ne voulait pas juste labeliser. 

Comment comprendre le nom de la programmation ? Est-ce que vous voulez dire qu’il est nécessaire d’en passer par des révolutions visuelles pour qu’aient lieu des libérations sexuelles ?

Je pense que les deux notions sont simultanées et qu’elles s’influencent l’une l’autre. Pour revenir à la notion d’avant-garde, c’est vraiment ça l’enjeu. Une transformation du fond est indissociable d’une transformation des formes, là on est précisément dans le cinéma. Dans un modèle politique plus général, un changement idéologique ça va avec une modification de la façon dont la politique s’opère. Il y a une citation d’Audre Lorde très connue qui dit qu’on ne peut pas démanteler la maison du maître avec les outils du maître. Cela signifie qu’il faut inventer de nouveaux outils et de nouvelles formes pour laisser exister de nouveaux modes de vie, de nouvelles possibilités d’existence.

Du coup, ces films sont les deux à la fois : le XXe siècle est un moment où il y a eu beaucoup de libérations sur les questions de genre et d’orientation sexuelle. Elles furent accompagnées de censure. On a mis en avant des personnes qui envoyaient chier la censure et tachaient de sortir d’espaces limités. Il y a des cinéastes qui, quoi qu’il arrive, vont faire le film comme ils pensent que le film doit exister, et ce sont ces films là qu’on a souhaité montrer.

Concrètement, quelles ont été les évolutions par rapport à la censure et comment les réalisateurs interagissent avec elle ?

Chaque film a un rapport différent à la censure. Pour le cinéma français, ça va concerner Un chant d’amour de Jean Genet qui a exposé son producteur Jonas Mekas à de la prison. Le film de Lionel Soukaz, Race d’ep, un siècle d’images de l’homosexualité, a été plusieurs fois censuré, ce qui a limité sa diffusion. En réponse à cela, il réalise Ixe (également programmé) qui réunit tout ce qui peut bouleverser la censure (images d’usage de drogue, des images d’homosexualité associé à l’image du pape…). Ce film est pensé comme une attaque directe contre la commission de censure et en fait un geste, visuellement et politiquement, d’avant-garde, de combattant, de résistant.

Il y a aussi le cas de Virginie Despentes pour la sortie de Baise-moi. Comme le film ne rentre pas dans le champ de la pornographie, il ne pouvait pas être classé X, on l’a donc classé interdit aux moins de 18 ans, ce qui le condamne à l’invisibilité puisqu’aucune salle ne prend ce genre de film. A cette occasion là, Lionel Soukaz, qui s’est reconnu dans cette expérience, a fait un film, La loi X, dans lequel il fait une liste de tous les films qui, dans le tournant des années 70, ont subi le cloisonnement entre cinéma pornographique et cinéma généraliste.

Faire le film tel que les réalisateurs le veulent implique souvent des concessions par rapport à la production, jusqu’à auto-produire le film, donc le faire avec beaucoup moins de moyens. Cela limite inévitablement sa diffusion.

Est-ce qu’aujourd’hui on est moins dans une censure étatique et institutionnelle mais plutôt dans une censure liée au fait que ces films sont moins intégrés dans les circuits commerciaux du cinéma ?

Je pense que ce n’est plus possible aujourd’hui pour l’Etat de faire une censure aussi franche que ce qu’on a observé dans les années 50 aux Etats-Unis, 70 en France, avec des décisions définitives. Ils ne peuvent plus se le permettre. Donc pour moi cette même censure continue par l’industrie, par l’économie, par des moyens détournés y compris en amont dans la production notamment parce que le cinéma français dépend énormément des commissions du CNC, que le financement passe par l’Etat. Du coup, il y a des projets qui vont être refusés, décalés, parce que jugés trop marginaux, trop communautaires. Ces types de censures ne sont plus aussi visibles (et donc facilement contestables) que la censure étatique. Mais je pense que c’est le même fonctionnement idéologique, c’est juste que ça s’est complexifié.

Ensuite il y a une autre censure qui est une sorte d’auto-censure. Quand une oeuvre est trop politique ou trop explicite, les gens ne vont pas se risquer à l’exposer, par peur des représailles. Pour se protéger ou protéger son public, avec des arguments un peu sécuritaires, on va censurer des films, et surtout sans dire que c’est de la censure, «  le film est en effet important mais vous comprenez on peut pas le montrer  ». Et ça je pense que c’est la pire. C’est la même censure sur internet, pour youtube qui va interdire l’apparition du téton de peur de choquer, et qui du coup limite la visibilité de plein d’images et la représentation de certains corps.

Dans le nom de la programmation, vous utilisez «  libérations sexuelles  » au pluriel, est-ce que c’était une façon de critiquer le concept de «  libération sexuelle  » au singulier, notamment parce qu’il est borné et restrictif ?

Oui, absolument. Quand on a trouvé le titre, c’était inévitablement au pluriel parce que l’enjeu de la création et de l’expérimentation c’est la diversité. Donc le fait de mettre au singulier le limite et signifie qu’il n’y a plus de libérations à venir alors qu’évidemment il en reste. De la même façon qu’il y a eu plusieurs vagues de féminisme et que le féminisme et le rapport au genre vivent des évolutions qu’il faut écouter et entendre. Surtout, il y a plusieurs luttes, la lutte féministe n’est pas la même que la lutte trans, et ces luttes connaissent différentes formes et différentes temporalités en Occident, en Orient, en Amérique Latine… Il faut aussi prendre en compte que ces libérations ne sont pas une seule libération. Il n’y a pas eu une seule libération qui a eu lieu et ceux qui ne l’ont pas fait sont en retard, ceux qui l’ont fait autrement l’ont mal fait, etc. Il y a différentes formes de libération, les gens s’emparent de leur autonomie dans des formes à chaque fois renouvelées donc c’est essentiel de penser cela au pluriel.

On part de l’idée de base que les libérations sexuelles s’inscrivent dans le cadre d’une politisation de la lutte contre les dispositifs de la répression sexuelle qui sont sociaux, légaux, idéologiques et également esthétiques. Dans ce cadre là, quel rôle particulier tient le cinéma ? Est-ce qu’on peut dire que ce serait l’arme par excellence, et si oui pourquoi ?

Moi je suis assez cinéaste (rires). Je sais que moi je veux participer à ces luttes et que mon outil est le cinéma. Donc, par tous les moyens possibles, parce que c’est ce que je connais et qui me passionne, que c’est une forme qui a eu énormément d’effets sur moi, que c’est un médium dont je sens la puissance, je souhaite faire des choses avec. Les outils que je développe sont autant la réalisation que la programmation que la formation de jeunes cinéastes.

Je pense que la force des récits, de ces images là, est de se connecter à un autre niveau de la pensée, de l’émotion, dans la lutte. Donc clairement les images ont leur rôle à jouer et il est indissociable de la lutte. 

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