La mode, une histoire de couleur : le rose

Suite de notre série sur les couleurs dans la mode : après le bleu, place au rose.

Le rose est certainement l’une des couleurs qui divise le plus. Toujours fluctuante, son histoire porte la trace du temps comme un véritable sismographe de l’époque et de la société. Imbibé de connotations, il est initialement considérée comme une nuance de rouge clair. Cependant le rose a su s’imposer et légitimer un champ chromatique propre et indépendant.

Rouge ou rose

Le rose pose question. Si du bleu outremer est mélangé avec du blanc, ça donne un bleu clair. Seulement, si un rouge vif est mélangé avec du blanc : ça donne du rose. Le rose a longtemps été considéré comme une nuance de rouge faible, éphémère, pas une couleur à part entière mais bien le dérivé d’une « vraie » couleur. Le rose n’existe pas simplement dans sa version pâlichonne, ce n’est pas seulement du rouge délavé de blanc. Il peut être très vif, résultat de colorants de synthèses autour de 1890 et se situe entre le rouge-pourpre et le violet dans le cercle chromatique.

 Le rose peut être obtenu par des colorations aussi bien synthétiques que naturelles en tirant ses pigments de fleurs avec par exemple la Fuchsia (qui donne son nom au fameux « rose fuchsia ») ou encore la Dianthus plumarius plus communément connue dans les pays anglo-saxons sous le nom de pink, wild pink ou garden pink. Bien que le mot rose et le mot pink signifie la même chose aujourd’hui, il faut garder en tête qu’étymologiquement ils sont éminemment spécifiques et qu’ils n’englobaient pas naguère exactement le même champs colorimétrique (bien qu’ils fussent proches).  

Rose Pompadour

En occident, le rose est devenu tendance au XVIIIème lorsque les aristocrates (hommes et femmes) européens ont commencé à porter des teintes pastel ou poudrées. La couleur incarnait tout le luxe et l’opulence de leur classe sociale. Madame de Pompadour (la maîtresse officielle du roi Louis XV) a tellement aimé cette couleur que la manufacture de porcelaine de Sèvres (qui devint par ailleurs manufacture royale par l’intervention de Madame) nomme une nouvelle teinte « Le rose Pompadour ». Le rose était très courant à la cour du roi Louis VI, hommes et femmes arborait cette couleur de pétale frais symbole de nouveauté, d’élégance et de splendeur aristocratique.

Le rose n’était alors pas du tout considéré comme une couleur genrée et les enfants étaient tous habillés en blanc. Pas de rose fille et bleu garçon qui colle à la peau aujourd’hui encore. Par ailleurs, le rose était plus souvent considéré comme « plus » approprié pour les petits garçons car il était vu comme une nuance de rouge. Le rouge aillant quant à lui une forte connotation militaire donc masculine pour l’époque.

©Madame de Pompadour en rose poudré

La féminisation du rose est donc bien plus récente et aurait débutée autour du milieu du XIXème siècle avec l’ère Industrielle, lorsque les modes ont changé et que de plus en plus d’hommes se sont mis à porter des couleurs plus foncées et plus sobres laissant les couleurs plus vives et pastel aux femmes.

Une connotation érotique

Les premières connotations érotiques pour le rose sont plutôt anciennes. En peinture le rose et le nu sont très souvent associés. Côté mode (ou du reste en textile) c’est similaire, les roses pales rappellent la peau (blanche obviously) nue. Le rose en lingerie est devenu très courant entre le XVIIIème et le XIXème. Avec l’industrialisation, le rose devient courant et la production de masse aux coups de teintures peu élevés (comme le magenta) donne lieu à la production de rose plus vifs et plus criards. Le rose passe des riches à la classe moyenne. Il est souvent porté par les prostitués et perd son étiquette de la bien-pensante « sophistication » pour le « vulgaire » et le populaire.

©Corset rose 1890/ Nuits de satin

Zoom sur la robe de Marilyn Monroe

Marilyn Monroe a porté l’une des robes les plus marquantes du cinéma hollywoodien, dans l’une les scènes les plus iconiques de tous les temps. Dans Gentlemen Prefer Blondes (1953) de Howard Hawks, l’actrice porte une robe bustier longue en satin, encolure droite, gros nœud papillon bouffant dans le dos et ceinture : tout du même « shocking pink», signée William Travilla. Pour compléter le look elle arbore de longs gants et des escarpins signés Salvatore Farragamo de la même nuance que la robe fourreau. Bien qu’initialement il était prévu qu’elle porte des gants et chaussures noires.

Le look est tellement marquant que ce rose reste irrémédiablement en tête. Cette robe est devenue un symbole de féminité et de sexy, Marilyn oblige. Placée au panthéon des robes les plus iconiques dans la mode et au cinéma, elle est souvent parodiée ou imité. Madonna en reste l’exemple le plus marquant avec son clip Material Girl dans lequel elle reprend et rejoue la scène du film de Hawks avec pour point de fuite cette robe rose.

©Material girl vs Diamonds are the girls best friend

Rose podium

Le rose a toujours marqué les esprits, comme Elvis Preysley et sa Cadillac et ses vestes rose. Avec Marylin Monroe ou Jackie Kennedy et son tristement célèbre tailleur chanel, le rose récupère une image de sophistication. Dans les années 80 (et même avant avec les Pink Floyd) la culture punk avec des groupes comme Les Sex Pistols, The Clash ou The Ramones lui ont donné un côté plus grunge et moins lisse.

Le groupe Pink Floyd en rose bonbon ©Pink Floyd

A partir de là de nombreux artistes utilisent le rose comme un « statement » pour marquer les esprits. Madonna à nouveau, en bustier soft pink à cônes Jean Paul Gaultier en 90.

Madonna en bustier soft pink Jean Paul Gaultier en 90

Cam’ron et son iconique outfit monochrome rose à la NYFW en 2002 (tellement marquant qu’en 2016 le rappeur collabore avec Reebok pour sortir une paire de sneakers rose). Tout cela aide à amorcer un mouvement de dégenréification du rose. Drake, Ru Paul, Harry Styles, Rami Malek, Jared Leto, Bruno mars, Marc Jacobs, et bien d’autres ont su arborer la couleur sur les tapis rouges comme dans la vie.

Lady Gaga au Met Gal ou Rihanna dans une petite robe fuchsia il y a quelques jours, en 2019 le rose à toujours le vent en poupe et on le retrouve sur de nombreux podiums comme une couleur centrale des collections. Emblématique chez Moschino qui se joue des clichés de Barbie (allant même jusqu’à collaborer avec Mattel pour sortir une Barbie X Moschino). Plus récemment il y a évidemment eu la collaboration en Giambattista Valli et H&M dont la pièce phare était une sublime robe cocktail voluptueuse rose bonbon.

©Giambattista Valli X H&M/ Giambattista Valli

Versace poursuit avec un motif unisexe dans sa collection printemps-été 2020. Sur les podiums le rose s’accroche comme un chewing-gum.

©Défilé Printemps-été 2020 Versace

Le rose qui divise

Si l’histoire du rose vous intéresse le livre Pink: The History of a Punk, Pretty, Powerful Color de Valerie Steele revient sur la couleur de manière très large en l’étudiant sociologiquement. Selon elle, il n’y a pas de consensus culturel dans la perception des couleurs. La manière dont une couleur est perçue dépend de la société dans laquelle elle est vue. La société fait les couleurs, les définit et leur donne du sens. En somme, ce sont nos regards qui façonnent notre perception. Une relation causale spéciale est mise en place, puisque le sens dépend des yeux qui la regarde. Ainsi il est aisé de comprendre que cet article est absolument centré sur l’occident car c’est un regard occidental qui est posé dessus.

Représentation de Ganesh

 Il n’est aucunement question d’une histoire consensuelle car dans le reste du monde le rose n’a pas la même signification ou le même bagage de connotations intrinsèques. En Inde par exemple c’est une couleur portée par les jeunes filles comme du reste toutes les teintes pastelles. Les couleurs franches sont en revanche et par tradition portées par les femmes mariées. Couleur du dieu Ganesh, le rose symbolise la sagesse divine (le rouge signifie le divin et le blanc l’amour).

“All colors have complications. […] But I do think that pink is one of the most controversial ones — and one of the most divisive, too. It arouses very strong emotions, whether good or bad.”

« Toutes les couleurs ont des complications […] Seulement je pense que le rose et l’une des plus controversable, et l’une qui divise le plus aussi. Elle déclenches les passions, que ce soit bon ou mauvais. »

Pink: The History of a Punk, Pretty, Powerful Color » de Valerie Steele

Le rose est compliqué parce qu’il est tellement imbibé de connotations genrées, associé à la féminité et au sexe féminin qu’il est devenu avec les années un peu une auto-parodie. Dans la pop culture et l’imaginaire populaire les filles ultra féminines sont des pestes superficielles et ce cliché est repris dans les films, série ainsi que dans des produits, maquillage, literie, jouet, pour ne citer qu’eux. Barbie, la poupée blonde en plastique qui finalement n’existe que pour être habillé et coiffée ancre encore plus cette image presque indélébile dans les consciences. Ainsi cette préconception devient un automatisme de pensée et le rose en paye le prix puisqu’il est l’incarnation visuelle de tous ces clichés. Les plastics dans Mean Girls (Mark Waters, 2005) ou Sharpey Evans dans High School Musical (Kenny Ortega, 2006) illustrent bien cela.

“On wenesday we wear pink” The Plastics dans Mean girls/Paramount

Pourtant, certains films jouent de cette image du rose pour la casser et en faire de nouveau un statement. Dans Legally Blonde (Robert Luketic, 2001) par exemple, la garde-robe d’Elle Woods (Reese Witherspoon) est uniquement composée de rose. Elle aime la mode, elle adore le rose ce qui ne l’empêchera pas d’entrer dans l’une des universités les plus prestigieuse des États-Unis : Harvard.

©Legally Blonde/ MGM

Dans son livre, Steele explique que le rose est en train de prendre un tournant générationnel. La société s’éloigne peu à peu de cette idée de couleur enfantine et ultra-sexualisée. Désormais on reconnaît que le rose peut être à la fois joli, puissant, politique (sensibilisation, LGBTQ+, protestation, symbole féministe), non-genré et féministe. Les hommes n’ont plus autant d’aprioris et retournent au rose comme au XVIIIème siècle.

Rihanna en robe Hot Pink en satin ©Priscilla Ono

Nous allons vers une restructuration de la couleur et de l’idée que l’on s’en fait. Le rose est une couleur en perpétuelle redéfinition d’elle-même. De Mme de Pompadour à Rihanna, en passant par Marilyn Monroe, le rose n’a pas fini de se renouveler en mode.

Pour en savoir plus : Pink: The History of a Punk, Pretty, Powerful Color, Valerie Steele, Thames & Hudson, 56 euros (2018).

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