« Glose », plongée dans les marécages de la mémoire

Photo : @ couverture de l’ouvrage édité chez Le Tripode, illustrée par Nicolás Arispe

Les passionnantes éditions Le Tripode publient jeudi le « roman parfait » de l’Argentin Juan José Saer, Glose. Le roman, traduit en français en 1988 par Laure Bataillon sous le titre L’Anniversaire, arbore désormais un titre plus énigmatique, calqué sur l’espagnol.

Glose, n.f : explication de quelques mots obscurs d’une langue par d’autres mots plus intelligibles.

C’est bien ce dont il s’agit ici : parler et analyser ce qui est dit. Le décor est planté le long d’un boulevard, entre dix et onze heures, un matin d’octobre. Le jeune Leto décide, sans réelles raisons, de manquer son travail et de marcher dans la ville. Il rencontre une connaissance, le Mathématicien, qui l’accompagne dans sa balade et lui raconte une fête d’anniversaire organisée par des amis, mais à laquelle aucun des deux n’était présent. 

Apparaissent ça et là des souvenirs et digressions des personnages qui parfois s’immergent dans leurs pensées avant de revenir à l’intrigue principale, celle de l’anniversaire. Le lecteur est propulsé dans leurs rêveries, intimité intense, d’où naissent des instants d’émotion profonde. 

« Le souvenir est comme une photographie ou une image assombrie, imprimée à l’intérieur de sa tête et les émotions et les sentiments d’humiliation ou de colère forment des trous à bords noirs et craquelés, comme si l’image avait été traversée en divers points de sa surface par la braise d’une cigarette. »

Glose de Juan José Saer, Éditions Le Tripode, Collection Les Météores – page 35

L’écriture de la pensée

Somme de longues phrases complexes au vocabulaire d’une précision méticuleuse, Glose semble prétendre à l’exhaustivité. Mimant le flux de conscience des personnages perdus dans leurs pensées, les phrases se forment progressivement et rappellent l’imagination de Leto qui construit, au fur et à mesure du récit de l’anniversaire, les personnages inconnus et le décor supposé. 

Il faut s’accrocher un peu les vingt premières pages, puis on se laisse emporter tranquillement par le flot des phrases-rivières. Cette langue aux innombrables détails apparaît surtout comme une tentative pour tout dire, une entreprise de vérité absolue. Car finalement, la décomposition et l’analyse de la fête d’anniversaire ne sont que des prétextes à cette quête de la vérité. Pendant quelques minutes, le Mathématicien prétend transformer la vérité en équation mathématique, mais la rêverie s’interrompt et les questionnements reprennent. 

Sous couvert d’une histoire aussi commune et dérisoire qu’une fête d’anniversaire émergent des concepts philosophiques comme la vérité, la pensée ou l’imagination. Comment fonctionne la pensée ? Comment se créent des images pour remplacer la mémoire ? 

« À vrai dire, quand il entend ce surnom, la première chose qu’il voit c’est un véritable bouton, un bouton noir avec quatre petits trous au milieu, et ce n’est qu’après une correction rapide qu’il se représente l’image d’une personne, un type à cheveux lisses et peau foncée, marqué par la variole, qui ne correspond à aucun souvenir mais qui, par son apparition serviable, compense son absence d’expérience. «Il y a toujours quelque chose, pense Leto. Et s’il n’y a rien, on pense qu’il n’y a rien et cette pensée est déjà quelque chose. »

Glose de Juan José Saer, Éditions Le Tripode, Collection Les Météores – page 45

De la philo pour les lecteurs de romans

Les concepts philosophiques et les analyses psychologiques fleurissent au fur et à mesure de la progression des personnages dans la rue. Glose est une lecture très réflexive où le lecteur se reconnaît dans les tracas et dans les questionnements des personnages. Comment communiquer avec l’autre, parfois si différent ? Comment interpréter un sourire, un regard ? 

Le livre se vit surtout comme une expérience. Faisant office de recueil de phénoménologie, il invite le lecteur à tenter l’immersion totale dans le ressenti des personnages et à prélever ça et là, les sensations, analyses et perceptions qui éveillent sa curiosité. 

Il va sans dire que Glose et sa glose parfaitement travaillée ne correspondent pas vraiment si vous recherchez une lecture de plage ou un récit tranquille sans prises de tête. Néanmoins on est loin du traité philosophique ou du pavé de sociocritique contemporaine. Selon moi, Juan José Saer a réussi à vulgariser des concepts philos et socios tout en gardant un verbe totalement adapté aux accents de poésie. En fin de compte, c’est peut-être ça « gloser » ? 

« Ces phrases, elles aussi, viennent, sans doute, de plus loin, de plus en arrière, que la langue, les cordes vocales, les poumons, le cerveau, le souffle, de l’autre côté du dépôt d’expérience nommée et accumulée, d’où chacun de nous avec des tâtonnements d’aveugle, même s’il croit tout soupeser, les retire et les expulse. »

Glose de Juan José Saer, Éditions Le Tripode, Collection Les Météores – page 18

Un « art de raconter »

Gloser ici, c’est surtout raconter, et on sait que Juan José Saer aspirait à créer «un art de raconter». Cette quête de la vérité que les personnages poursuivent à travers l’anecdote de l’anniversaire répond aussi à cette question : comment raconter une histoire. Entre Bouton qui mystifie les faits, Tomatis qui les assombrit, Noca le menteur invétéré : aucune des versions racontées à nos deux amis n’est totalement fiable. Selon Tomatis, aucun narrateur ne serait digne de confiance. 

Et là on voit où veut en venir l’auteur, à grands renforts de métalittérature, l’art de raconter se transforme ici en art du roman, littérature de l’affabulation par excellence. Les histoires que se racontent les personnages entre eux ou les souvenirs ranimés en solitaire sont en définitive bien proches du roman que le lecteur a dans les mains. Et les mots de Jean-Hubert Gailliot dessinaient dans nos esprit ce parallèle dès la préface :

« Le défaut de fiabilité n’est-il pas, pourtant, ce qui définit la lecture romanesque ? Les phrases imprimées ne sont que la partie apparente du livre qu’on lit réellement, dont l’autre part, bien plus vaste, immergée, non écrite, imprègne non moins suggestivement l’esprit du lecteur. »

Glose de Juan José Saer, Éditions Le Tripode, Collection Les Météores – préface, page 8

Chercher le centre du labyrinthe

Le lecteur finit par oublier son canapé, le siège du métro ou le lit douillet où il se trouve pour avancer, un pied après l’autre, le long de rue San Martín, pendu aux lèvres du Mathématicien ou perdu dans le marécage de sa mémoire. La rue et la promenade revêtent alors tout leur aspect symbolique comme un espace-temps à la fois réel et mental. La rue rappelle le «cheminement de la pensée» aux diverses allures, plus ou moins rapide, plus ou moins confiante, tout comme la balade des deux compagnons. Elle évoque également l’itinéraire linéaire de la vie, où il est impossible de retourner en arrière autrement qu’en souvenirs. Croisements, obstacles, rencontres, la promenade devient elle-même une quête, rendue parfois comique par son essence si commune et dérisoire. Comment ne pas sourire, par exemple, aux quatre pages relatant le trouble extrême du Mathématicien effrayé par l’idée d’une tâche sur son pantalon alors qu’il doit passer entre deux voitures ? 

La linéarité de la rue s’oppose à l’intrigue labyrinthique parsemée de souvenirs et de digressions, de retour en arrière et de bonds en avant. Et cet aspect labyrinthique de la pensée m’a rappelé un autre auteur argentin, Borges, dans La bibliothèque de Babel ou d’autres nouvelles. Le labyrinthe, figure de prédilection du grand écrivain, s’annonce comme l’image d’un monde fini où l’errant, condamné à chercher des échappatoires chimériques l’expérimente comme infini. Comme dans Glose, la promenade est sans fin puisqu’après son terme, la discussion de l’anniversaire continuera à hanter les deux personnages toute leur vie. Le labyrinthe n’est donc pas l’espace réel, linéaire, mais l’espace mental chaotique qui déambule de souvenirs en souvenirs, de pensées en pensées. Le labyrinthe traditionnel suggère une quête, ici c’est celle de la vérité : que s’est-il passé pendant l’anniversaire de Washington ? Un cheval peut-il trébucher ? Obsession impossible de la vérité traduite en équation mathématique; la noter sur une feuille et la glisser bien sagement dans sa poche. Fin de l’histoire. Plus besoin de se poser toutes ces questions. Mais le labyrinthe de Glose ne dévoile jamais cette pièce centrale où le trésor ou le monstre demeurent caché. Pas de vérité en trophée au milieu de toutes ces analyses du réel. Seulement, peut-être, et cela n’est pas des moindres, l’ouverture d’une allée vers la compréhension de l’être. Comprendre davantage l’homme. Soi-même et l’autre. C’est sans doute ce qui se trouve au centre des méandres labyrinthiques de cette discussion d’un matin d’octobre 1960. Et des fois quand on se retrouve parcourant le même chemin du labyrinthe, la même anecdote pour la dixième fois, on se dit comme Leto : 

« Putain de sa mère! […] Ils remettent ça! Ce foutu plan! Tant mieux. Après tout, qu’est-ce que je m’en balance! » Mais ce n’est pas vrai. La preuve c’est que seize ans, dix-sept ans plus tard, il se souviendra encore des moustiques de Washington. »

Glose de Juan José Saer, Éditions Le Tripode, Collection Les Météores – page 139

Glose, et ses analyses du genre humain sur fond de conversation ordinaire s’imprime pourtant dans notre mémoire tout comme l’étrange raisonnement de Washington dans celle de Leto. Je laisserai les mots de la fin à Jean-Hubert Gailliot qui exprime tout cela avec simplicité et clarté dans la préface : « ce livre m’en a davantage appris sur ce que nous sommes que vingt volumes de philosophie ». 


Glose de Juan José Saer, traduit de l’espagnol par Laure Bataillon
Éditions Le Tripode, Collection Les Météores – 266 pages – 11 €
Disponible dès maintenant.

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