FLASHBACK – 40 ans après : “Unknown Pleasures” de Joy Division

Il y a tout juste 40 ans sortait un album qui allait changer à jamais la face du rock. Un son unique, une pochette iconique : le mythe Joy Division était né.

Après le “Disintegration” des Cure le mois dernier, retour donc sur l’anniversaire d’un autre monolithe de la cold-wave, du post-punk et de la pop culture en général : Unknown Pleasures de Joy Division. Avec son univers glacial, introspectif et terrifiant, le disque allait fasciner des générations entières et inventer, ni plus ni moins, le rock dépressif.

Spleen et Idéal

Joy Division, formé en 1976 à l’issue d’un concert des Sex Pistols, c’est avant tout une unité, quatre individus qui se complètent, se cherchent et vont finir par se trouver. Parmi eux, le plus emblématique : Ian Curtis, chanteur fasciné par la poésie et la littérature, employé de bureau, marié et bientôt père d’une petite fille. Du haut de ses 20 ans, ce fan de Bowie, du Velvet, des Stooges, des Who et de krautrock va connaitre une ascension aussi brève que fulgurante, véritable étoile filante du rock devenu peu à peu une icône du romantisme noir nouvelle génération. Mais comment parler de Joy Division sans parler de la basse mélodique et inventive de Peter Hook, alias Hooky. Des riffs lyriques qui préfèrent titiller les fréquences aigus, en opposition à la tendance lourde et pesante du son global du groupe. Bernard Sumner, lui, déploie un jeu de guitare minimaliste, fait d’accords barrés basiques et de micro-solos, entre retenue et moments de relâchements, héritage punk et timidité maladive. Mais c’est aussi, bien-sûr, cette batterie, signée Stephen Morris, faites de motifs tribaux minimalistes et répétitifs qui, réverbérée et truffée d’effets électroniques et de compresseurs en tout genres, se révélera être un élément centrale dans la dynamique du son, martial et pénétrant, que va créer Martin Hannett, le producteur, avec les compositions de la formation.

Dans un Manchester dévasté par la crise économique et les fantômes de sa prospérité économique industrielle passée, les “divisions de la joie” vont créer ni plus ni moins que la bande-originale de leur quotidien, souvent morne, et dresser presque malgré eux le portait d’une génération propulsée dans les affres d’une vie confortable mais à l’avenir incertain et laissant peu de place à l’espoir de jours meilleurs.

Warsaw (Joy Division) sur scène en 1977.
 © Kevin Cummins

Le 29 mai 1977, les Stiff Kittens montent sur scène pour la première fois, à Manchester, pour assurer la première partie des Buzzcocks. Assurer est un bien grand mot vu le fiasco de la performance de ce tout jeune groupe, sans expérience de la scène ni du studio. Deux jours plus tard, ils seront de retour sous le nom de Warsaw, en référence à la chanson Warsawa de David Bowie sur l’album Low, sortie au début de cette même année. Un été durant lequel ils vont écumer les salles de Manchester et produire leur première démo, à Oldham, avec Steve Brotherdale à la batterie (du groupe Panik), un mois avant que Stephen Morris ne les rejoigne, fixant ainsi la formation définitive. En décembre 1977, ils enregistrent An Ideal For Living, toujours aux Pennine Studios, un premier EP à la production chaotique, délivrant un vinyle au son étouffé, à peine audible, à cause de l’étroitesse des sillons dans un format sur lequel la définition se perd au delà d’une certaine durée que les cinq titres choisis par le groupe dépasse allègrement. Ne sachant que faire de ce premier essai studio raté, le groupe songe alors à son premier disque, qu’il veut plus maîtrisé et ambitieux. Une forme de table rase s’impose : le 28 janvier 1978, ils montent sur scène sous le nom de Joy Division, et entreront dans l’histoire sous ce nom énigmatique et provocateur.

Des divisions de la joie aux plaisirs inconnus

1978 sera une grande année pour le groupe, multipliant les concerts en dehors de sa ville natale et décrochant son premier contrat avec le manager Rob Gretton. La Factory, label qui va tracer une nouvelle voie dans la musique rock et dance tout au long de la décennie suivante, organise ses premières soirées, et Joy Division va taper dans l’œil de l’un de ses fondateur, le journaliste et producteur Tony Wilson.

L’année suivante, Ian Curtis apprend qu’il est épileptique : sa transe et son implication totale dans les performances du groupe l’amène parfois à ces crises, violentes et incontrôlables, qui laissent le groupe comme le public impuissants. Un public qui commence d’ailleurs à s’intéresser de plus en plus à ce nouveau phénomène, ces punk d’un genre nouveau : le 31 janvier 1979, ils se retrouvent dans les studios de la BBC pour les célèbres John Peel Sessions, puis en juillet et septembre sur le plateau de Granada TV, passages télévisés qui vont devenir une des captations cultes (et rare) de l’énergie et l’originalité du groupe sur scène.

Le 31 mars de cette même année, ils entrent en studio pour enregistrer leur premier disque, le fameux Unknown Pleasures, dans les Strawberry Studios, implantés à Stockport par 10CC. Flambant neuf, agrémenté de toutes les dernières trouvailles en matière de production (table 24 pistes, AMS, Marshall Time Modulator), il sera le terrain de jeu de Joy Division, et surtout de Martin Hannett, le producteur. Une session d’expérimentations et d’enregistrement qui va durer plus d’un mois, entre deux journées de travail de chacun des membres, Ian Curtis devenant également papa entre temps. Batterie enregistrée sur le toit, effets sonores en tout genres, l’enregistrement est un mélange de laboratoire du son et de cours de récré, mené par les exigences et les ambitions de Martin Hannett.

“En fin de compte, c’est le seul album qu’on ait fait en étant concentrés et décontractés. On profitait pleinement de notre jeunesse, heureux d’être dans un groupe parti enregistrer son premier album sur son nouveau label avec un producteur aux cheveux fous qui ressemblait à un sorcier et parlait par énigmes.”

Peter Hook [bassiste du groupe] dans son autobiographie Unknown Pleasures – Inside Joy Division (2012)

Il en sortira un mixage audacieux et éthéré, aux antipodes des attentes plus punk et nerveuses du groupe. Seuls Ian Curtis et Stephen Morris semblent alors satisfait du résultat, Peter Hook et Bernard Sumner vivant ces choix artistiques comme une véritable trahison.

“Tout ce que j’adore maintenant dans cet album – le côté planant, atmosphérique, plein d’écho – c’est tout ce que j’ai détesté en l’écoutant pour la première fois. […] Aujourd’hui, j’arrive à voir ce que Martin nous a donné, le plus beau cadeau qu’un producteur puisse offrir à un groupe. Il nous a donné l’intemporalité. C’est ce qu’est Unknown Pleasures : un album hors du temps”

Peter Hook dans Unknown Pleasures – Inside Joy Division (2012)

Sur la pochette, confiée à Peter Saville, se dessine un motif énigmatique qui ne remplit pas la totalité de la couverture, comme perdu dans l’espace et entouré par le vide, mais qui semble chargé d’énergie de signes de vie, d’activité organique. Une métaphore visuelle à l’image du son et du parcours hors du commun de ce groupe légendaire, propulsé sur le devant de la scène avec ce disque. Ces fameuses vagues qui ornent désormais un nombre incalculable de t-shirt, totebag et produits dérivés, sont tirées d’un livre d’astronomie qu’à parcouru Bernard Sumner, représentant les signaux générés par l’enregistrement d’un pulsar.

Urbain, désabusé, crépusculaire, mélancolique, le disque est tout sauf une cure de jouvence, d’une rare maturité et profondeur. Mais au delà de l’aspect strictement musical, c’est bien les textes que clament Ian Curtis de sa voix d’outre tombe qui portent le disque vers des sommets de noirceur.

“Ce n’est qu’après l’enregistrement d’ Unknown Pleasures que j’ai pu écouter les paroles et commencer à les comprendre. C’était plutôt surprenant de constater le changement entre cet album, où elles sont encore relativement personnelles et agressives, et Closer, où elles sont plus sombres et beaucoup plus personnelles, très introspectives et relativement effrayantes.. surtout, bien-sûr, à la lumière de ce qui s’est passé ensuite.”

Peter Hook dans Unknown Pleasures – Inside Joy Division (2012)

Au cœur d’un monolithe

Dès Disorder, le ton est donné : batterie mécanique, basse obstinée fonctionnant par sauts d’octaves, guitare effrénée dont les solos constituent les seules éclaircies ; un titre en forme de manifeste, comme une course contre le temps et la fatalité. A l’image des paroles, prophétiques, de Ian Curtis :

” I’ve been waiting for a guide to come and take me by the hand
Could these sensations make me feel the pleasures of a normal man ?
New sensations barely interest me for another day
I’ve got the spirit, lose the feeling, take the shock away “

Joy Division – Disorder

Puis Day of the Lords commence, avec sa guitare menaçante et son synthé crépusculaire. Un chant qui fait référence à un mal-être évident, confus et traumatique, qui pourrait être celui provoqué par les visions d’horreur et les coups du destin vécu par un soldat, dans les tranchées ou de retour chez lui.

Candidate, et son fade in hypnotique, instaure une ambiance lourde, au rythme lent et neurasthénique, ponctué par d’étranges effets de guitares. Un summum de minimalisme, anxiogène, qui semble n’avoir d’autres buts que celui de sa propre errance.

Introduction une fois encore glaçante pour Insight, à base de bruits d’ascenseurs et de cliquetis de serrure qui nous fait sentir comme prisonniers. Prisonniers d’un monde dont nous ne percevons pas les contours comme du son lui-même : nous voici plongés définitivement sous l’emprise de Joy Division, sorciers lugubres des temps modernes. Derrière son riff presque naïf, cachant une forme d’innocence perdue, se détache un pont/refrain noyé de parasites électroniques, incontrôlables et persistants.

” I’ve lost the will to want more, I’m not afraid not at all, I watch them all as they fall, But I remember when we were young. “

Joy Division – Insight

Les voix en reverse laissent placent au rythme de batterie noyé d’écho dans New Dawn Fades, avec son riff de basse menaçant et sa guitare plaintive pourtant encore chargée d’énergie. Sur ce morceau où l’espoir n’est jamais loin, au ton presque épique, Ian Curtis se mute en une sorte d’Iggy Pop, dans ses phases les plus apaisés. Chez Joy Division, les instruments rentrent bien souvent un à un, superposant des couches minimalistes créant peu à peu une l’atmosphère chargée, étouffante et d’une rare densité. Il ne reste alors plus qu’à Ian Curtis de délivrer ses paroles nihilistes et le tour est joué. On a rarement fait plus efficace.

Puis le titre le plus iconique du disque amorce sa seconde moitié. Dansant, presque pop dans son ADN, She’s Lost Control se veut inspiré directement par la propre condition d’épileptique de Ian Curtis et par une expérience qu’il a vécu dans le cadre de son travail, où une jeune femme a fait une crise devant lui. Une volonté d’état de stabilité qui tend peu à peu vers la confusion et, forcément, la perte de contrôle, à l’image de la fin tout en couches de guitares superposés, fluctuantes, couplé au pitch du son de batterie.

Puis cymbales et basses retentissent avant de lâcher les chevaux : évoluant dans le noir, Shadowplay déploie une pléthore d’effets sonores percutants, sur fond d’hymne punk au ralenti. Quand Curtis lâche : ” I did everything, everything I wanted to, I let them use you for their own ends “, c’est un véritable déchirement qui s’opère tant la sincérité transparaît dans l’intonation du chanteur. Celui qui s’est fait connaitre par sa présence magnétique sur scène capte désormais autant l’auditeur sur disque. Et tout ça avant que le solo minimaliste de Sumner amène le morceau vers des sommets d’intensité insoupçonnés.

La course, nous laissant déjà à bout à souffle, reprend avec l’obsédant Wilderness, où Curtis se fait l’observateur d’un monde sur le déclin, impuissant témoin omniscient et hors du temps.

Débutant façon Immigrant Song de Led Zeppelin avec ses chœurs étouffés, Interzone est elle la plus punk et inoffensive des chansons du groupe, dopée à l’énergie brute et à (osons-le) une certaine forme d’hédonisme, avec une référence certaine mais peu évidente au Festin Nu de Burroughs

Enfin, le terrifiant I Remember Nothing vient conclure le disque de la façon la plus glaciale et neurasthénique possible. Bruit de vaisselle cassée, radiations synthétiques omniprésentes, constat désabusé (“we were strangers for way too long”), Joy Division dévoile ici sa facette la plus noire et expérimentale. Un titre que les membres restants du groupe ont décidé de mettre en ligne pour fêter eux-même cet anniversaire, premier titre d’une série de vidéo à paraître autour de ce disque fondateur, même si l’on peut douter de la pertinence d’y accoler encore de nouveaux élements visuels tant le son et l’imagerie première du groupe et sa grande profondeur est déjà présente dans tous les esprits.

Un disque sans âge au lourd héritage

Chez Joy Division, il y a surtout ce mystère du conscient et de l’inconscient, du calcul et de l’accident. Génies purs ou singes savants, nous ne le seront probablement jamais tout à fait. Reste que ce disque -et toute la production du groupe en générale- est une aventure qui se vit avant tout de l’intérieur, avec les tripes, le mental, ses propres souvenirs et affects comme principales références. Un disque qu’on juge bien souvent négativement de prime abord, ne percevant que ses défauts, son rythme particulier, ses paroles cryptiques et ses sonorités funèbres, peu flatteuses. Puis, comme tout grower qui se respecte, se révèle une, plusieurs chansons, avant que l’atmosphère générale, unique, emporte l’adhésion, confrontant sa propre vision et expérience à celle d’un groupe alors à peine formé mais déjà en perdition.

Album rendu parfait par ses imperfections, Unknown Pleasures n’est pourtant qu’un point tendant vers cette oeuvre totale qu’est Closer, parut l’année suivante et parachevant l’oeuvre et le son du groupe. Un son qui va profondément marquer des générations d’auditeurs et de musiciens, aujourd’hui encore, à commencer par leurs contemporains :

“Grâce à la production de Martin Hannett, le premier album de Joy Division, Unknown Pleasures avait un son fantastique qui ne ressemblait à rien d’autres. C’est sans doute ce disque qui m’a donné envie d’avoir un son à part entières pour Seventeen Seconds. Quant au deuxième album de Joy Division, Closer, il est depuis longtemps mon préféré : c’est un monde entier, un monde parfait.”

Robert Smith (The Cure) pour Les Inrockuptibles, 2003.

Rarement, un disque de rock aura eu autant avoir avec l’intime, l’expérience empirique comme intellectuelle de son auditeur, le laissant naviguer entre ses peurs, ses craintes, ses obsessions, ses souvenirs et ses espoirs.

La suite, hélas, on la connait : ce second album ne sortira qu’à titre posthume, Ian Curtis se donnant la mort par pendaison, le 18 mai 1980, à la veille de la première tournée Nord-Américaine du groupe. Un suicidé de plus dans l’histoire du rock, parmi les plus jeunes (23 ans), comme un ultime coup de massue à un groupe déjà maudit. Les membres restants formeront alors New Order, groupe émérite à la croisée du rock et de la dance music, qui s’apprête d’ailleurs à livrer son onzième album cet été.

Mais peu importe le poids de l’histoire, des influences et des années : Unknown Pleasures demeure, aujourd’hui encore, un disque phare, immense et incontournable de l’histoire de la musique.

Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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