Dans la bulle Bedroom Pop

Collage : Mélody Aubert

Dépeinte par certains comme une appellation « fourre-tout » ou comme invention journalistique visant à poser un label sur la musique indé lo-fi, elle est incarnée par l’émancipation des genres à l’apogée du streaming. Les 90’s ont le shoegaze et la Dream pop, nous avons la Bedroom Pop.

À travers l’incommensurable offre musicale en streaming, il arrive qu’un sous-genre émerge et parviennent à tenir la route, s’accotant aux puissances mainstream. Les pionniers, assumés DIY et forts d’une identité visuelle et auditive établie, s’appellent Mac DeMarco, Rex Orange County ou encore Gus Dapperton. Ils ne sont évidemment pas les seuls à avoir populariser le genre, puisqu’il inclut aussi des figures féminines importantes tel que l’américaine Clairo et son catalyseur Pretty Girl, la norvégienne Girl In Red qui produit, écrit et enregistre entièrement dans sa chambre, la londonienne Beabadoobee originaire des Philippines (qui cite Alex G comme l’une de ses références), mais celui qui l’a définitivement parachevé n’est autre que le canadien Mac DeMarco. Aux prémices de sa carrière en 2012, il sort un EP baptisé Rock and Roll Nightclub, celui-ci ayant été enregistré dans son propre studio à l’aide d’un magnétophone, ce qui lui donnera ce son à caractéristique brut et authentique. Le label Captured Tracks le remarque et le convainc d’en faire un album « polie » en adoptant des méthodes d’enregistrement plus conventionnelles ayant pour conséquence l’obtention d’un son plus propre mais qui n’en reste pas moins psychédélique. La suite sera synonyme de consécration à l’intérieur de la bulle Bedroom Pop -encore non qualifiée comme telle- avec la sortie de Salad Days en 2014.

Empreinte visuelle

Difficilement envisageable d’aborder un genre musical sans évoquer son esthétique et ses codes. Celle-ci est si importante dans l’univers 2.0 qu’elle doit parvenir à offrir une image originale, qui joue avec les codes de la culture populaire tout en conservant cet esprit homemade, réalisé avec les moyens du bord. L’authenticité est recherchée par l’auditeur, dans une époque ou le formatage et le « m’as-tu-vu » semble avoir atteint son paroxysme. Voici quelques codes visuels que l’ont peut retrouver chez ces artistes : une esthétique empruntée aux décennies 80-90 avec l’effet caméra VHS, des pochettes d’album rappelant les flyer distribués dans les années 90, un code vestimentaire non régi par la mode, laissant donc une pluralité de style importante, tout de même souvent sorti du grand adage de notre génération : les friperies ou boutiques de seconde-main. On retrouve ici une savante évocation du passé conjuguée au présent. Le clip 4ever de Clairo est une parfaite encapsulation de ces éléments, sur une musique aux airs nostalgiques des 80s/90s aux percussions lourdes et synthétisées, ralentie par un rythme discret, rappelant l’introspection des millennials.

Authenticité

Il n’est pas certain qu’il y est une véritable idéologie derrière le genre, tant il regroupe de styles qui mutent encore. Hormis le mode d’enregistrement ou le sentiment général d’une facilité de production, rien ne fait réellement consensus. Il faut dire que la méthode d’enregistrement et certaines sonorités sont les dénominateurs communs, particulièrement pour les artistes qui débutent et qui ne bénéficient pas encore d’aides financières et de visibilités d’un label ou d’un proche. A titre d’exemple, l’artiste montante Clairo bénéficie de l’aide -non négligeable- de son père, Geoff Cotrill, commercial notable pour avoir été directeur marketing général chez Converse puis chez Coca-Cola pour, enfin, se rapprocher davantage de l’industrie musicale en devenant vice-président de la maison de disque Hear Music, appartenant au groupe Starbucks. Ceci étant dit, cela ne retire pas une once de talent à la jeune Claire. Il s’agirait davantage d’un soucis de transparence, en cause : cette mise en scène du fait-maison est plus marketé qu’il n’y paraît.

L’icône Alex G

Parmi les artistes les plus prolifères cités auparavant (Still Woozy et son groovy-dance, l’équivalent bedroompop d’une machine à tubes et autres Rex Orange County, Steve Lacy, Boy Pablo, etc) se cache des perles rares appréciées des amateurs du genre, un bon exemple étant (Sandy) Alex G.

Archétype de la mouvance, son éveil musical débute à l’âge de 4 ans en composant sur l’ordinateur de ses parents et en grattant sur la guitare d’un de ses frères. C’est à partir de 2010 qu’il se fera repérer par le label indépendant new-yorkais Orchid Tapes en publiant ses EP et singles sur BandCamp. En 2015, il signe un contrat avec Domino Record, label culte basé à Londres. Il fera par la suite un travail d’ombre en travaillant sur les arrangements de guitare sur les albums Endless et Blonde du non moins extra Frank Ocean. Son dernier album, Rocket (2017) sera davantage acclamé que les précédents et touchera une nouvelle couche de fan. Alexander Giannascoli de son vrai nom, produit un son distendu, déconstruit et estropié, alliant des éléments qui rappellent un Daniel Johnston, des groupes comme Pavement ou Yo La Tengo. La voix reste en filigrane, face à ses réminiscences qu’il nous conte à la manière singulière d’un Eliott Smith.

Au final, la BedroomPop est nostalgique, charmante, authentique et contemplative, des paroles aux productions jusqu’à l’enregistrement. Elle est comme un cocon dans lequel on a envie de se pelotonner. De plus en plus nombreux sont ceux qui adhèrent au genre, à l’image de la playlist officielle de Spotify, qui comptabilise à ce jour plus de 300.000 abonnés. Le coming-of-age de ses jeunes artistes se fait à travers des mélodies d’antan et rassurantes, au lyrisme parfois simple mais évocateur. La BedroomPop souffle un vent d’air frais sur l’industrie musicale en offrant une atmosphère calme et réaliste, laissant une liberté créative immense aux artistes eux-mêmes qui peuvent être -et rester- absolument indépendant.