« Chernobyl », l’esthétique d’une tragédie

Alors que la dernière saison de Game Of Thrones battait son plein, la HBO proposait déjà une nouvelle série, constituée, elle, de seulement cinq épisodes. Malgré sa longueur, « Chernobyl » parvient à nous placer au cœur de la catastrophe nucléaire la plus importante du XXème siècle. Bienvenue à Pripyat, un village ukrainien se trouvant à cent kilomètres de Kiev.

« Quel est le danger des mensonges ? Ce n’est pas celui de les confondre avec la vérité. Le danger réel c’est que, si nous entendons assez de mensonges, alors nous ne serons plus capables de reconnaître la vérité » : ce sont les paroles qui ouvrent le premier épisode, et en disent long sur ce qui nous attend. Manifestement, Chernobyl n’a pas pour but immédiat de fournir la vérité toute crue. Ici, il s’agira de piquer- pour ne pas dire, arracher- des morceaux de ce qui s’est vraiment passé le 26 avril 1986, cachés parmi des couches et des couches de mensonges, avec lesquelles se protègent tantôt les membres du gouvernement communiste, tantôt un ingénieur responsable de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

Les premières minutes de la série nous plongent au cœur du désespoir de cause : Valery Legassov, scientifique soviétique de renommée, qui fait partie de la Commission gouvernementale chargée de la gestion de catastrophe de Tchernobyl, se suicide, après avoir enregistré des cassettes contenant les résultats de l’enquête sur celle-ci. Les plans s’enchaînent, jonglant entre les hésitations des ingénieurs, la lenteur-criminelle- du gouvernement soviétique, et la désinformation qui fut fatale aux quelques 50 000 des habitants du village. Alors que ceux-ci observent ce qu’ils croient n’être qu’un simple incendie, le spectateur, se sentant autant touché par des étincelles de radiation, se rend immédiatement compte de l’ampleur du désastre.

L’histoire d’une catastrophe atomique vécue par ses témoins

Ce qui caractérise Chernobyl, c’est bien cette impression, tout au long des cinq épisodes, d’un réalisme frappant : on se sent tout autant envahis par cette radiation que le sont les personnages. On a presque du mal à parler des personnages tant la série montre le vécu, la vie quotidienne des réels habitants de Pripyat. Les créateurs ont réussi à démontrer toute l’ampleur de la tragédie sans tomber dans les effets spéciaux ou faire de la série un simple thriller sanglant : si on se retrouve profondément marqués par les effets de la radiation sur le corps humain (âmes sensibles, s’abstenir), à aucun moment on ne ressent une amplification, ou du pathétique. Le choix est celui de la simplicité, mais c’est paradoxalement cette même simplicité qui nous rend terriblement mal à l’aise. L’accident est d’abord montré des fenêtres de l’appartement du pompier Vasily Ignatenko et de sa femme Ludmila, et à peine quelques minutes des cinq épisodes montrent l’explosion elle-même.

Le fait de parfois suggérer, mais surtout de mettre l’accent sur les destins des témoins de l’accident de Tchernobyl, permet de véritablement sensibiliser le spectateur sur les conséquences de la catastrophe nucléaire : que ce soit par l’expression de désespoir sur le visage du scientifique Valery Legassov ou la joie naïve des pompiers jouant aux cartes dans une chambre d’hôpital, on assiste aux réactions et émotions éminemment plus qu’à la course aux effets spéciaux. La vie après l’accident est vue par de nouveaux personnages apparaissant à chaque épisode : la scientifique Ulyana Khomyuk de l’Institut de l’énergie atomique, les soldats appelés à nettoyer le toit de la centrale nucléaire, les membres du Parti communiste, on assiste successivement à plusieurs vécus de l’accident. Pendant que les ingénieurs soviétiques essaient de liquider les conséquences de l’accident, les femmes des pompiers pleurent leurs maris et les habitants des villages voisins de Pripyat sont évacués : cette richesse d’angles de vue permet une prise de conscience de toutes les facettes du désastre.

©HBO

Une création documentée au sens du détail

Si la série garde une part de fiction : ainsi, le personnage d’Ulyana Khomyuk (Emily Watson), représente plusieurs scientifiques ayant participé à l’enquête sur l’accident, la plupart des personnages sont écrits d’après les témoignages des personnes ayant réellement existé, comme c’est le cas de Ludmila Ignatenko, la femme du pompier qui fut victime de la radiation de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Le personnage de Ludmila ( Jessie Buckley), est entièrement basé sur un livre de Svetlana Aleksievitch, Prix Nobel de littérature qui a interviewé des témoins de l’accident durant dix années qui ont suivi la catastrophe. Le fait d’évoquer des personnes réelles, comme le scientifique Valery Legassov (Jared Harris), le bureaucrate du Parti communiste Boris Scherbina (Stellan Skarsgård) ou le pompier Vasily Ignatenko (Adam Nagaitis) donne au Chernobyl une dimension terriblement réaliste, qui frappe par son sens du détail tout en se méfiant du chemin emprunté par quelques documentaires existants. Si la série garde une part de fiction : ainsi, le personnage d’Ulyana Khomyuk (Emily Watson), représente plusieurs scientifiques ayant participé à l’enquête sur l’accident, la plupart des personnages sont écrits d’après les témoignages de personnes ayant réellement existé, comme c’est le cas de Ludmila Ignatenko, la femme du pompier qui fut victime de la radiation de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Le personnage de Ludmila ( Jessie Buckley), est entièrement basé sur un livre de Svetlana Aleksievitch, Prix Nobel de littérature qui a interviewé des témoins de l’accident durant dix années qui ont suivi la catastrophe. Le fait d’évoquer des personnes réelles, comme le scientifique Valery Legassov (Jared Harris), le bureaucrate du Parti communiste Boris Scherbina ( ou le pompier Vasily Ignatenko (Adam Nagaitis) donne au Chernobyl une dimension terriblement réaliste, qui frappe par son sens du détail tout en se méfiant du chemin emprunté par quelques documentaires existants.

©HBO

Les créateurs de la série se sont parfaitement bien documentés : dès la première séquence se déroulant dans l’appartement de Valery Legassov, on assiste à une véritable reconstitution d’un appartement soviétique, de la cuisine aux cassettes du magnétophone. Des blocs de bâtiments desquels sont évacués les habitants de Pripyat aux passants sur le bord de la route qui regardent les bus d’évacuation défiler ou les écoliers en forme de l’époque et les annonces d’évacuation en russe, tout nous transporte en URSS d’avant la Perestroïka. Une reconstitution minutieuse et détaillée parvient à nous toucher tout autant, si ce n’est plus, que ne le feraient d’interminables séquences d’explosion elle-même.

Une ambiance de désespoir contrastée

L’impression laissée par la série est d’autant plus forte qu’elle se base sur un contraste entre deux mondes : celui des habitants de Pripyat, touchés directement par le désastre, y perdant leurs vies ou y sacrifiant celles de leurs proches, et celui où la portée de la catastrophe n’est qu’un écho politique. La réaction des cadres du parti communiste est à peine perceptible, et quand elle l’est, on aurait préféré qu’elle ne le serait pas. D’ailleurs, de rares séquences sont consacrées à celle-ci, comme pour démontrer l’indifférence des personnes pourtant profondément responsables de l’accident. Contrairement à un thriller, les créateurs de Chernobyl ont fait le choix d’un rythme ralenti, ne nous faisant que plus ressentir toute la portée tragique des événements. Pas une seule bande-son : tout soundtrack contribuerait en effet à détruire la volonté du réalisme, qui passe tantôt par des bruits de sirènes d’usine, tantôt par les signaux du compteur de radioactivité Geiger , suffisant amplement à nous faire ressentir toute la tension.

« When the people ask the questions that are not in their best interests, they should simply be told to keep their mind on their labor and leave matters of the State to the State. »

“Quand les citoyens posent des questions qui vont à l’encontre de leurs propres intérêts, on devrait simplement leur dire de s’occuper de leur travail et de laisser les affaires de l’État à l’État.”

©HBO

Ce contraste entre le profondément tragique et la simplicité avec laquelle les conséquences de la catastrophe sont montrées, est frappante : des habitants qui observent l’incendie d’un pont, les enfants qui jouent, les élèves qui se rendent à l’école la matinée après l’explosion, rien qui nous ferait penser à des milliers de morts. Pourtant, l’ambiance même de la série parvient à nous faire comprendre que tous sont condamnés. Les créateurs de Chernobyl réussissent le défi de démontrer les conséquences d’une catastrophe globale sur les destins des personnes particulières : ainsi, les enjeux de l’évacuation sont traduits par un simple refus d’une dame âgée de quitter la maison où elle est née. En cinq épisodes, le scénario parvient à démontrer tout ce qui n’allait pas avec l’appareil d’État soviétique.

Chernobyl est avant tout une création esthétique, et c’est précisément cela qui contribue à nous faire prendre conscience de l’ampleur des conséquences réelles du désastre de 1986. Battant tous les records de notation (95% sur Rotten Tomatoes, 9,7% sur IMDb), jouant sur les contrastes, montrant les conséquences concrètes de la course à l’arme nucléaire du XXème siècle et rendant hommage aux victimes de celle-ci, tout en évitant les mécanismes d’un thriller ou d’un documentaire, Chernobyl réussit à trouver un équilibre parfait entre une esthétique de bon goût et un réalisme nécessaire.

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