« This a America » : un an après, quelles leçons tirer du phénomène ?

Le 5 mai 2018, This is America de Childish Gambino envahissait internet et eut l’effet d’une bombe. Son clip, décortiqué à maintes reprises, fascine encore aujourd’hui pour sa résonance intemporelle. Enseignement et décryptage prolongé d’un titre-phénomène devenu omniscient.

S’il ne fallait retenir et apprendre qu’une seule chose de This is America, un an après sa diffusion, ce serait quoi ? Son clip, vertueux et chaotique comme rarement vu auparavant ? Sa mélodie, aussi asynchrone que légère ? La danse ? Le hangar ? Les « whoooo » ? On assiste à cette chorégraphie des corps avec la caméra et on jubile à l’idée que le clip, sa chanson, ses interprètes vont dans le sens d’une transe collective. Cette célébration du mal – paradoxe infini et magnifique –, Childish Gambino l’incarne jusque dans sa chair. Ses muscles qui se contractent, son bassin qui gesticule, les soupçons de gouttes transpirantes qui coulent sur son front et ses avant-bras. Fétichisation du drame, illusion parfaite. This is America est un paradoxe total qui repose sur une vision, grave et abrasive, des gestes inacceptables mais devenus quotidiens célébrés dont s’éprend une société de l’image en perte de repères. La critique de Childish est à la fois recherchée et incarnée. Ce double régime d’images à donc provoquer la stupeur, une forme d’ironie ultra-jouissive : tout le monde chante, danse le mal tout en sachant ce qu’il advient de ce dernier. A défaut donc de danser une nouvelle fois, essayons de décliner ce geste ultra-contemporain en trois mouvements : sens, violence, transe.

Sens

La quête de sens a été le premier vecteur de réflexion autour de This is America. En effet, quel(s) message(s) cherche à transmettre Childish ? Si les paroles font bien l’état d’une fête de la violence, la reproduction de celle-ci dans le clip est encore plus contradictoire et violente. Revient alors cette sensation paradoxale où le sens dévie complètement d’image en image : comment expliquer en effet le passage d’une danse risible à une chasse au Noir dans les toutes dernières secondes du métrage ? Le choix du hangar désaffecté, théâtre de cette performance, tous les deux contaminés par le mal, est aussi une reproduction du vide, du non-sense qui habiterait cette nouvelle violence quotidienne. C’est un glissement de sens cyclique en plus d’être nihiliste. Le clip passe du coq à l’âne et nous rit au nez pendant qu’on est littéralement habité par la mélodie et les gestuelles de Childish. Au fond, le seul véritable sens de This is America est de savoir quel sens nous voulons donner à toute cette mascarade. On se fait avoir, mais c’est jouissif.

Le piège est parfait et relève du génie. Cette réflexion n’est pas anodine quand on connaît le goût du clip pour la caricature. Tout le monde sait désormais que Childish est ici l’alter-ego des caricatures à l’époque des lois Jim Crow (prémisses de la période ségrégationniste) et de ces comédiens blancs qui se déguisaient en noirs, pour se moquer. Mais au-delà du copier-coller, This is America caricature la bien-pensance actuelle autour, entre autres, des violences policières, largement subies par les Noirs outre-Atlantique. Le titre est donc une caricature mouvante de la société, une reproduction idéale de son chaos, et par déclinaison de nous-mêmes, à l’instant où la danse, le chant est amorcé par nos gestes. Le sens du clip va au-delà de la référence, de la rupture du ton. Il est réflexif, cyclique, inépuisable, capable de se remodeler. Le sens est autant donné par celui qui analyse le clip que par ce dernier, car libre de tout mouvement. Enfin, l’énigme rôde autour de la contemporanéité américaine : sa violence comme sa bienséance auprès d’elle – et on sait bien lequel de ces deux cas est le plus grave. 

La violence, l’une des caractéristiques du clip (capture d’écran)

Violence

Violente fétichisation de la violence. This is America est une amère reproduction du goût inhérent aux Etats-Unis pour les armes et leurs crimes. C’est simple : le titre et le clip sont encadrés par ce processus, jusqu’à rendre la captation du clip encore plus barbare. Comme greffée à cette violence, l’image ne subit aucune coupe, elle est prise par le mouvement, et fait donc le choix du plan-séquence. Ainsi, la violence se déchaîne : exécution d’un homme cagoulé, massacre d’un chœur gospel, chaos d’arrière plan, chasse finale… This is America est peut-être le clip le plus brutal de ces dernières années parce que l’image, par son mouvement continu et sans interruption, constitue une forme de cohésion du chaos. Comment imaginer pire scénario que celui d’une violence cohérente ? Ainsi, plus que l’impact des balles, de la guérilla et des cris, c’est le support qui crée la violence.

Childish se déhanche malicieusement et grimace. La caméra prend un léger recul et encadre Childish dos à un personnage cagoulé, assise sur une chaise, prête à être exécutée. Childish sort une arme, comme par magie, vise la tête, et appuie sur la détente. Dès le début, enchaînement très fluide montre une mécanique digne d’un rituel et, encore une fois, paradoxale : danser, tuer, danser. Le tir résonne tandis que Childish pose son arme et entame son couplet, tandis que le lieu s’embrase. Ce qui est terrible, c’est que la violence à l’instant T – celui du tir – n’a pas l’air d’affecter quoi que ce soit, c’est le courant des choses. La suite des événements n’est autre que le rayon d’amplification du geste, et le cercle qui se dessine est le clip qui se déroule devant nos yeux. Cercle vertueux de la violence, telle est l’image qui vient à nous à la lecture de ces images, et comment faire pour y échapper ? C’est bien la question que se pose l’acteur-chanteur à la toute fin du clip, lorsqu’il cherche à échapper à une horde de personnes dont on distingue à peine les traits.  

Excitation (capture d’écran)

Transe

Dans la définition du mot « transe », deux mots nous intéressent : inquiétude et excitation. On pourrait dire à cet égard que This is America, pour la jouer facile, excite l’inquiétude autant qu’il s’inquiète de l’excitation suscitée par les réseaux sociaux, les armes et les arrière-goûts politique d’extrême droite. On a vu que le sens du clip et de la chanson suscitait une constante reconstitution des faits relatés dans le clip sous un ton on ne peut plus nihiliste. On pense ici à Kubrick qui, dans Orange Mécanique comme dans Shining, déchaînait la violence par le biais de la chorégraphie dans le premier et de l’éternel retour dans le second. Déchaîner, extrapoler et rassembler les angoisses du contemporain est l’une des constantes de This is America. Montrer face-caméra le massacre d’un groupe gospel perpétré par l’auteur du titre – chanté par ailleurs avec panache par ce même groupe –, c’est faire l’éloge paradoxal d’un geste, ou d’une performance si l’on sort du clip, qui vise aussi l’ultra-véhémence de ce dernier.

Childish Gambino est de ses artistes qui, conscient de l’inquiétude générale, dénoncent en reproduisant exactement la source de leurs inquiétudes. C’est un schéma typiquement nihiliste à l’instant où le clip commence et s’arrête : combattre le mal par le mal. Il y a excitation parce que l’inquiétude de Childish fait l’état bien sûr d’une déferlante d’images plus chaotiques les unes que les autres, mais aussi parce que sa démarche, esthétique et politique, cherche à restituer une vérité violente, mais aussi idéale pour l’Amérique. L’Amérique ici, c’est aussi le Childish joueur et le Childish dénonciateur. L’enjeu du clip est de sonder de quel côté se trouve la vérité : du côté de ce qui est dénoncé, ou de celui qui dénonce ? Ce plan représente le pouls de la démarche de This is America : comment dessiner les frontières les plus minces et inquiétantes entre l’humain et sa pulsion pour le mal ? Childish Gambino est intelligent parce que la reconstitution d’une vérité est aussi violente que le thème qu’il a choisi. Ainsi, nous spectateurs de ce spectacle pervers seront en meilleur mesure d’interpréter les gestes par la source de vérité qu’ils transportent avec eux. Cela fait froid dans le dos, mais c’est utile.  

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