L’OEUVRE #2 – « Voyage entre les lignes », de Toni Morrison

Photo : © couverture de L’origine Des Autres, éditions Christian Bourgeois

Toni Morrison n’est pas une autrice dont on entend souvent parler en France. Pourtant, celui ou celle qui s’intéresse, un tant soit peu, à la littérature Américaine ne peut pas passer à côté d’elle. Son œuvre, prolixe, a participé à l’avancée des droits civiques aux Etats-Unis. Grâce à ses écrits, elle a permis la reconnaissance mémorielle de dizaines d’années d’esclavage et de ségrégation.  Son premier roman, L’œil Le Plus bleu, parait en 1970. Il est rapidement censuré dans plusieurs états du sud tant la façon dont la violence et la sexualité, axé autour de l’inceste, dérange la morale puritaine Américaine.

 Parallèlement à son activité d’autrice, elle publie les biographies de Muhammad Ali et Angela Davis, figures de proue du mouvement des droits civiques. En 1977, elle met de côté sa profession d’éditrice pour ne se consacrer qu’à l’écriture, notamment grâce au succès de son livre : Le Chant de Salomon. Celui-ci traite de l’héritage empoisonné de l’esclavage et du traumatisme qu’il a causé sur des générations d’hommes et de femmes. Toni Morrison est très empreinte de la culture de Harlem, surtout de sa musique. En 1992, elle publie Jazz, second pilier d’une trilogie qui débute avec Beloved et se conclue avec Paradise. Avec ces trois récits, elle reconstitue la culture et l’histoire des Afro-Américains que la nation Américaine continue de tronquer, d’ignorer, de rabaisser.


« Le jour où j’ai mis de côté les blancs, c’était comme la venue d’un nouveau monde où tout était possible et imaginable. »

Toni Morrison dans une interview pour la BBC, en 2015.

Le langage de la souffrance

Beaucoup d’auteurs et d’autrices américain.es analysent l’écriture de Toni Morrison comme le langage qui a permis d’affirmer la souffrance et la colère d’une population longtemps bafouée. Elle teinte son récit de haine viscérale et d’amour tâché, savant mélange dont la source provient de l’incompréhension de la société ségrégationniste. C’est à travers la figure de l’enfant qu’elle traite le traumatisme engendré par le racisme et l’esclavagisme. Ainsi, la plupart de ses livres se déroulent entre les années 1920 et 1970.

couverture de Sula, roman de Toni Morrison, aux éditions 10/18. photo de The Shadow Compagny.

Par exemple, dans Sula, Toni Morrison raconte l’histoire de deux fillettes, amies d’enfance, qui grandissent et se séparent puisque l’une entend bien vivre comme un homme blanc et l’autre ne quittera jamais sa ville. Cet ouvrage retrace deux vies qui s’entrecroisent pendant quarante-sept ans. A partir de l’enfance bancale et de l’avenir brisé, Toni Morisson écrit l’amertume d’un présent figé, d’une histoire parallèle et d’un amour fêlé, parfois sali. Elle présente tous les malheurs commis ou subis par les personnages comme des virus attrapés à cause d’une société insensible à la ghettoïsation des Afro-Américains.

Dans L’œil Le Plus Bleu, l’inceste que subit Pecola est dû à un rapport violent qu’entretient son père avec la sexualité. Loin de vouloir excuser le crime, elle montre davantage les blessures que provoque le racisme, notamment lorsqu’elle décrit l’humiliation commise par des policiers blancs lors du premier rapport sexuel du père de Pecola. Pour mieux dénoncer les causes de la violence, elle met en lumière les conséquences de celle-ci, sur les jeunes, sur les femmes, sur une génération.

Le réalisme magique

Toni Morrison est influencée par les récits de Gabriel Garcia-Marquez, auteur colombien connu pour son engagement politique et pour ses récits tels que Cent Ans de Solitude ou encore l’Amour au temps du choléra. Dans une interview accordée à La Grande Librairie, elle compare son prochain roman aux Mémoires de mes putains tristes de Garcia-Marquez. La façon dont il écrit la vie, aussi bien individuelle que collective, se rapproche de l’écriture de Morrison. Dans L’œil le Plus Bleu, elle structure son livre en quatre saisons, chacune introduite par une comptine d’enfant, toujours la même, servant de point de relais de la narration.

Dans Home, elle raconte le voyage odysséen d’un homme qui traverse les Etats-Unis pour retrouver sa sœur victime d’un médecin blanc morbide. Son voyage est hanté par les fantômes de la guerre de Corée qui apparaissent et disparaissent tels des éléments éphémères de la narration. La magie, qu’elle ajoute à la violence réelle de ses histoires, passe notamment par la musicalité de son écriture. Si la traduction française ternit un peu le rythme original de l’autrice, il n’en reste pas moins haletant, vigoureux, flamboyant. Dans une interview pour la BBC, en 2015, elle avoue son amour profond pour le blues. Il représente, pour elle, une grande partie de la culture Afro-Américaine. C’est la musique de l’amour difficile, tâché par la pauvreté, mais qui ne perd jamais de son éclat.


« Nul n’a connu ma rose du monde que moi… j’ai eu trop de gloire. Ils ne supportent une telle gloire dans le cœur de personne. »

citation d’introduction de Sula, roman de Toni Morrison.

L’amour et la beauté

Elle se défend comme étant l’autrice qui écrit les plus belles scènes de sexe au monde. Selon elle, il ressort de ses scènes un romantisme à l’ancienne que beaucoup ont perdu. Elle montre le sexe tel qu’il est : sans vulgarité spectaculaire, sans conventions mielleuses, avec de la frustration et de la chaleur. Avec le sexe, s’accompagne parfois l’amour. De cet amour, elle écrit la fragilité dangereuse qu’il entraîne chez les individus. Dans Love, les deux femmes du roman se retrouvent enfermées dans l’amour qu’elles vouaient à un homme, désormais mort. Toutes deux, isolées dans les ruines du passé, entretiennent une haine réciproque qui les paralyse. Toni Morrison propose une vision de l’amour qui peut être un instrument radical à l’oppression individuelle. Pour autant, c’est toujours par amour que ses personnages évoluent dans l’histoire. Elle crée, donc, un espace-temps qui fait éclore des sentiments condamnés à faner dans une terre appauvrie et délaissée.

Shirley Temple et bill “bojangles” Robinson dans The Little Colonel, sources : studios Fox

Aussi, la question de la quête de la beauté physique est cruciale dans les écrits de Toni Morrison. Dans L’œil Le plus bleu, elle raconte les méfaits d’une culture corrosive qui exclue les petites filles noires des canons de beauté normatifs Nord-Américains. Elle utilise comme symbole les poupées blondes et le culte voué à l’actrice Shirley Temple par les petites filles Afro-Américaines. A travers cela, elle dénonce l’importance exagérée accordée à la recherche de la beauté physique. Une recherche trop souvent perçue comme un pilier de la construction identitaire des petites filles. L’autrice ne voulait pas que la beauté noire soit le moteur unique de l’avancée des droits civiques, pour cela, elle inscrit dans ses romans, en filigrane, le refus d’un étendard afro-américain basée sur l’apparence. C’est une évidence que la population Afro-Américaine est belle, pour autant, ce n’est pas tout ce qui constitue sa culture. Toni Morrison écrit une autre forme de beauté : une beauté humaniste, fragile, éclatante mais surtout spirituelle.


« Il n’y a pas d’espoir là où les blancs n’ont pas de projets. »

Citation extraite de Love, roman de Toni Morrison.

A bientôt 88 ans, Toni Morrison a constitué une Œuvre qui dégage encore une incroyable vivacité contemporaine. Celles et ceux qui ne l’ont encore jamais lu rencontreront, dans son écriture, le feu, la corrosion et l’affection d’une plume audacieuse. A travers ses personnages d’enfants, elle construit un regard qui reste toujours jeune et elle fait vivre son souhait de faire constamment attention à la souffrance des autres. Toni Morrison a inventé un langage et a créé un support de reconnaissance mémorielle. Première femme Afro-Américaine à gagner un Prix Nobel, elle perçoit la littérature comme ce qui la rend simultanément unique et banale. Elle est l’autrice d’une spiritualité individuelle, attachée à la croyance divine, en confrontation permanente avec la violence sociale.  

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