Le blanc au cinéma #2 – « Hunger » de Steve McQueen

Après notre article sur Safe de Todd Haynes qui parlait du blanc et de sa construction sociale aux Etats-Unis, nous allons parler d’Hunger, premier film du réalisateur Steve McQueen sorti en 2008 et du blanc comme symbole de la religion à travers la lutte politique.

Hunger raconte la grève de l’hygiène et des vêtement, le « blanket and dirty protest », entamé par les séparatistes de l’armée républicaine irlandaise provisoire dans la prison de Maze (coïncidence…) de 1947 à 1981, ainsi que les derniers jours du leader Bobby Sands premier militant à engager la grève de la faim (joué par Michael Fassbinder, acteur que l’on retrouvera par la suite dans tous les films du réalisateur). Le conflit nord-irlandais oppose les républicains et nationalistes catholiques, qui militent pour les droits civiques et pour la fin de la ségrégation confessionnelle que subissent alors les minorités catholiques, et les loyalistes et unionistes protestants.

©-DR

Les actions de grèves avaient pour but de faire reconnaître par le gouvernement britannique un statut politique à leur détention. Statut qu’il leur a été confisqué par le gouvernement Tatcher. Il aura fallu une grève commune de la faim et la mort de neuf prisonniers, dont le premier fût Bobby Sands, pour que le gouvernement ne cède. Le conflit prit fin en 1998.

Le corps à blanc

L’évolution des corps et de leur symbolique au sein des différentes parties du film est fortement liée à la couleur blanche. Hunger est un film cru, charnel, viscéral et quasiment muet où les corps s’expriment de diverses manières sans avoir besoin des mots. Le corps fonctionne comme un instrument, une machine qui crée de quoi s’insurger. Il est finalement l’outil même de l’esprit et des convictions, Steve McQueen le représentant comme une véritable arme politique.

Steve McQueen (artiste plasticien avant d’être cinéaste), reste peintre quand il filme, ce qui se ressent à travers l’iconographie qu’il développe tout autour des corps incarcérés. Les détenus sont quasiment nus, ils sont vêtus de couvertures ou de draps blancs qui cachent à peine leur intimité. La caméra est le témoin de cette nudité décharnée par le quotidien carcéral. Leur peau est d’une blancheur translucide, leur cheveux et leur barbes sont hirsutes et longues et tombent sur des visages teintés d’une blancheur cadavérique qui nous rappellent fortement l’image du Christ. Martyr des martyrs, il sacrifie sa corporéité pour l’éternel et l’idée.

Suite à un passage à une révolte, le pénitencier organise un passage à tabac avec humiliation et fouille au corps organisé, confrontant les corps blancs fragiles mais jamais suppliciés des prisonniers à une haie de policiers armés dans les couloirs de la prison. Les corps filmés nous renvoient à toute une imagerie religieuse, baignant dans une blancheur morbide que l’on retrouve développée tout au long du film. Les peaux ne sont pas lumineuses, glorieuses ou entourées d’un halo de lumière divin qui leur donnerait une forme de romantisme religieux de la souffrance sublimée mais bien au contraire, elles sont très mates et pâles. On pense à des toiles comme le Christ Mort de Andrea Mantegna et à un univers religieux de la mort et de la souffrance.  L’esprit ne se résume pas à la matérialité du corps pour les prisonniers de l’IRA, comme pour la religion chrétienne.

©usti November 27 2008, 19:26 ART & EXHIBITIONS

Le blanc connote à travers les figures christiques, l’idée selon laquelle le corps est perçu comme l’enveloppe de chair d’un esprit plus noble et immortel. Les prisonniers rappelons-le ne sont pas qu’au service de leurs convictions politiques mais sont aussi des catholiques connectés donc à l’idée du martyr. Soumis aux coups des matraques policières, le corps est comme le dernier bastion du travail d’insurrection et du combat idéologique dont la grève de la faim sera l’extrême tentative.

La disparition programmée

Dans cet univers de guerre politique, pour viser autrui il faut se retourner contre soi-même. La dernière partie du film met en scène la disparition programmée et donc choisie du corps, dans une ascension lente et lyrique du supplicié vers la délivrance de l’esprit par la mort. On passe de la chair d’un blanc mate à l’esprit lumineux, dans une ultime utilisation de la couleur blanche et de la luminosité. Dans la dernière partie du film, le personnage de Michael Fassbinder agonise dans une chambre à part dans la prison, entouré de personnel médical.

Le corps se dégrade crûment et perd toute sa consistance. Pour accompagner cet effacement du corps au monde, Steve McQueen insiste ici, sur une blancheur très brillante et englobante. Le corps étendu se fait quasiment imperceptible, flou, prêt à disparaître complètement au sein de cette blancheur omniprésente.

©MK2Diffusion

 Le corps est blanc, dans des draps blancs, comme déjà enveloppé par un linceul. Les murs et le sol sont blancs et même la bouillie posée sur la table de chevet est blanche. Bobby Sands se fond dans la blancheur ouatée de l’espace qui engouffre finalement le corps avant de l’avaler complètement dans un fondu au blanc. On perçoit ici la couleur comme un au-delà apaisant, une délivrance que représente la mort pour le personnage dont le corps n’en peut plus de se battre. Finalement le corps s’efface doucement au monde, et la lumière blanche vient accueillir l’esprit enfin libérée de sa prison de chair. C’est une fois la mort du personnage que les idées du mouvement prendront toutes leur ampleur dans le monde concret, social et politique, le martyr doit mourir pour que ses idées gagnent les autres.

Noir et blanc : dualité de l’enfermement

L’enfermement physique face à la liberté intellectuelle est un des grands sujets du film qui rappelle d’ailleurs une idée dont Michel Foucault fait part : le contrôle des esprits est aussi un contrôle des corps. Hunger illustre à merveille le panoptisme pénitentiaire du philosophe et en donne aussi un brillant contre-champ montrant que le corps peut être transcendé pour l’amour de l’idée même au sein du milieu carcéral.

©MK2Diffusion

Hunger forme une dualité entre intérieur et extérieur de la prison, dualité marquée par deux couleurs; le noir et le blanc. Les murs du pénitencier sont couverts d’excréments, les repas pourrissent dans le coin des cellules, l’urine se déverse dans les couloirs de la prison et les policiers comme les prisonniers sont brisés par cette routine. La violence se diffuse partout, pour tous et à tous les niveaux. Violence politique du gouvernement de Tatcher ou des attentats des milices, la violence corporelle et policière des gardiens, la violence psychologique de l’humiliation et celle sournoise de l’institution.

Hunger est une histoire d’opposition, une opposition des corps, une opposition des idées et donc une opposition des couleurs. Ainsi, le personnage du gardien vient marquer un contre-pied face aux personnages des prisonniers. Liberté physique mais enfermement moral dans l’univers carcéral; le cas du policier exprime une seconde forme d’enfermement, même lorsque qu’il est à l’extérieur,  il n’est jamais loin de la prison. Les seules scènes de répit le montreront en train de fumer devant un mur de la prison, souillé de fatigue et de sang, dans un extérieur immaculé par la neige et la lumière. Le policier possède certes la liberté physique, mais lorsqu’on en vient au champ idéologique, il ne peut faire autre chose que de rester cloué le long d’un mur de brique, paralysé par les injonctions de sa fonction. Le noir est associée tout au long du film à l’intérieur insalubre carcéral et aux vêtements des policiers.

©MK2Diffusion

Ainsi, dans le film, le noir est l’absence de contrôle de la pensée comme volonté. Il est du côté de la liberté physique et de l’emprisonnement moral. Tandis que Bobby qui est emprisonné dans sa cellule noire, il a toujours un regard vers l’extérieur qui d’un blanc immaculé tend vers l’infini et semble représenter la liberté de ses pensées. Ses idéaux vivent dans la blancheur de son esprit et son corps dans la noirceur de sa cellule.

Dans Hunger, Steve McQueen utilise le blanc comme une mélodie sournoise et entêtante qui souligne toutes les idées et portent tous les personnages. La semaine prochaine nous parlerons du film Blanc de Kristof Kieslowski.

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés