LA MADELEINE DE PROUST #3 – « Journal d’un corps », de Daniel Pennac

Photo : © Manu Larcenet

Chaque mois, les membres de la rédaction se confient et vous dévoilent une de leur madeleine de Proust. Voici la mienne, un livre qui m’a marqué au sortir de l’adolescence.

« 13 ans, 1 mois, 8 jours. Mercredi 18 novembre 1936
Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. »

Et si on écoutait notre corps ? Je pense qu’à un moment dans ma vie de lectrice, mon corps a fini par se dissocier de mon esprit. À force de ne jamais être invité, il nous a laissé, mon esprit et moi, en tête à tête sur le divan. Les sentiments, les émotions, les belles idées qui déferlent de pages en pages, qui m’aspergent de la tête aux pieds ; pendant que moi, immobile, la bouche ouverte, je bois les mots, sur le divan.

Et quand j’ai eu besoin de le rencontrer ce corps, de le découvrir, je n’ai pas trouvé grand chose dans les livres. Alors, je l’ai juste mis de côté comme un mot inconnu. Il me fallait un dictionnaire pour apprendre à le déchiffrer.

Journal d’un corps. Les fragments de la vie d’un homme, d’un inconnu qui n’aura jamais de nom, de ses 13 ans à ses 87 ans. Année après année, il découvre son corps, page après page, je découvre le mien. Étrange certes, que cet enfant, ce jeune homme ou ce grand-père me permettent à moi, au corps de femme, d’interroger l’enveloppe organique que j’habite. Loin du journal intime, recueil de pensées abstraites, ici tout est concret et part de la matière, de la chair, des organes… Le texte ressemble davantage au carnet de voyage d’un explorateur du corps humain. Chaque journée comme un fragment de vie est une trouvaille : masturbation, curage de nez, états grippaux, acouphène , tout y passe.

Le journal fictif débute par un traumatisme de l’enfance, quand le jeune scout se retrouve ligoté à un arbre et, s’imaginant déjà dévoré par les fourmis, souille son pantalon. Le garçon de treize ans qui commence à écrire ce journal ne comprend pas son corps chétif et apeuré. Petit à petit, celui-ci grandit et apprivoise son corps, ce n’est pas toujours parfait mais la cohabitation s’avère plus paisible, parfois même agréable, lors de la découverte de la sexualité par exemple. Les pages défilent et je découvre l’évolution de ce corps au fil des jours et des années, qui me rappelle la mienne passée et celle à venir.  Avant d’écrire son journal, le narrateur avait cherché des réponses dans d’autres livres, comme je l’ai fait dans celui-ci, mais il ne reconnaît pas son corps dans l’écorché du Larousse :

« Et bien, rien non plus à cet endroit-là dans l’écorché qui représente la circulation sanguine ! Le corps entier irrigué jusqu’aux aines, mais rien sur la vascularisation qui pulse la vie dans le membre qui la déclenche. Rien entre les jambes. Apparemment, la verge est bannie de la famille Larousse. Partie honteuse. Niche de l’Esprit sain. Débrouille-toi avec ça. Monsieur Larousse est un eunuque. »

Étonnement, je me suis reconnue dans ce corps, pourtant si différent du mien. Je me suis retrouvée dans ces extraits sur les angoisses de l’enfance ou dans ces passages hypocondriaques qui m’ont plusieurs fois fait sourire. Ailleurs, c’est l’inconnu qui a éveillé ma curiosité – quand le jeune adolescent décrit la masturbation et ce qu’il appelle le passage de l’équilibriste, cette seconde juste avant l’orgasme où tout est une affaire de précision millimétrée. La jeune fille que j’étais alors pénètre, en espionne indiscrète et amusée, les mystères du corps humain masculin. 

Mais ne vous faîtes pas avoir, sous ses allures d’inventaire anatomique, le Journal d’un corps nous ouvre bien d’autres horizons. Par ces bribes de pensées se dessine progressivement sous les yeux du lecteur la vie du personnage. Une vie simple, débarrassée du superflu et des convenances, celle d’un corps à nu qui permet au lecteur une identification d’autant plus forte. Avec un vocabulaire cru, dénudé comme le corps du narrateur, le lecteur saute de pages en pages, sans s’arrêter. L’aspect fragmentaire du journal fluidifie le récit. Pennac joue aussi habilement avec le rythme, alternant instants émouvants et découvertes comiques. Je ne m’ennuie décidément pas.

« Très souvent, l’enfant bondit en moi. Il présume de mes forces. Nous sommes tous sujets à ces accès d’enfance. Même les plus âgés. Jusqu’au bout, l’enfant revendique son corps. Il ne désarme pas. »

Loin du journal intime conventionnel, ce livre nous révèle pourtant l’intimité d’un père qui se livre à sa fille, Lison, en lui léguant ses carnets. On se retrouve, tout comme elle, devant cet homme qui se met à nu et se confie sur ce qui est souvent tabou, en famille ou ailleurs : le corps. On parle si peu de notre corps à nos proches. Par honte ou par convenance, chacun tait ces évènements pourtant si importants qui parsèment notre vie – la découverte de la sexualité, les petites maladies embarrassantes, les complexes et les questionnements. En vérité, on a déjà du mal à écouter son corps, à comprendre ce qu’il veut nous dire et à vivre avec lui. Alors comment s’imaginer le dévoiler aux autres. La lecture de Journal d’un corps force tout doucement toutes ces portes qu’on imaginait closes. Voir étaler sous ses yeux, des scènes triviales où les complexes sont révélés et amoindris par l’humour ou la tendresse, ça fait un bien fou. Finalement, ce livre m’a surtout donné envie de le refermer pour laisser parler mon corps. Et pourquoi pas commencer mon propre Journal d’un corps ?

Le narrateur en serait d’ailleurs le premier lecteur :

« 50 ans et 3 mois – Jeudi 10 janvier 1974
Si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d’abord aux femmes. En retour, j’aimerais lire le journal qu’une femme aurait tenu de son corps. Histoire de lever un coin du mystère. »

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