« Iolanta/Casse-Noisette » à l’Opéra de Paris, à casser des briques

© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris

Il est parfois des spectacles qui agissent comme un enchantement de l’âme. Iolanta/Casse-Noisette, actuellement à l’affiche du Palais Garnier, est de ceux-là.   

De son propre aveu, le metteur en scène Dmitri Tcherniakov est « un peu maniaque ». Il veut mettre en scène tous les opéras qui ont marqué son enfance de petit russe. Projet « un peu fou » selon lui. Projet qu’on espère, d’une part, le voir mener à bien et, d’autre part, élargir au-delà de l’opéra tant son travail sur Iolanta/Casse-noisette relève de l’enchantement.

Iolanta et Casse-Noisette sont deux œuvres créées pour la saison 1892/1893 du Théâtre Mariinsky de Moscou sur une musique de Tchaikovski. Présentée lors d’une seule et même soirée à sa création, le diptyque n’avait jamais été repris jusqu’à la décision “folle” donc de Dmitri Tcherniakov de les réunir à nouveaux pour la saison 2016/17 de l’Opéra de Paris. Une version si magnifique et réussie qu’on ne peut que se réjouir de ne pas avoir du attendre 120 ans pour la revoir puisque le spectacle est repris jusqu’au 24 mai à l’Opéra Garnier.

© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris

Poupées russes

Iolanta est un opéra en un acte inspiré de l’histoire du « bon roi René » de Provence, père d’une jeune fille aveugle de naissance -Iolanta- qu’il garde recluse afin qu’elle ne sache rien de son handicap. Il fait venir un médecin maure Ibn-Hakin afin de tenter de la guérir et honorer son mariage avec Robert de Bourgogne. Mais, comme toujours, rien ne se passe comme prévu : pour la soigner, Ibn-Hakin estime qu’il faut que Iolanta soit mise au courant de son infirmité et désire recouvrer la vue. Et au lieu de s’éprendre de Robert, la belle va finalement tomber sur le charme de son ami le chevalier Vaudemont.

Si Iolanta n’est devenu un classique que récemment, Casse-noisette est en revanche devenu un classique du ballet quasi immédiatement. Mais la version retenue par Tcherniakov pour compléter son diptyque diffère largement de celles que les balletomanes sont habitués à voir. L’action ne se passe un soir de Noël où la jeune Clara se voit offrir un casse-noisette qui s’actionne et la fait basculer dans un monde magique une fois couchée. Dans cette version, la jeune fille au centre est Marie, celle-là même qui est au cœur du conte d’Hoffman, une version plus noire et désespérée de l’histoire du Casse-Noisette. Lors de son anniversaire, Marie s’éprend de Vaudémont (une continuité insérée par Tcherniakov) et, une fois la fête terminée, il se retrouvent tous les deux. Mais les invités ressurgissent subitement, identiques en apparences mais l’air menaçant. Les deux amoureux se retrouvent alors plongés dans un monde inquiétant. Si le ballet, à l’origine conçu par Marius Petipa, demeure avant tout une pièce de divertissement à l’esthétique féérique (la fée dragée, les jouets, l’armée de rongeurs etc.), la mise en scène de Tcherniakov, en hommage à la dureté de la partition de Tchaïkovski, s’éloigne toutefois de la version originale et livre une lecture plus sombre et adulte du conte.

© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris

A l’origine, Iolanta et Casse-Noisette sont des œuvres strictement différentes que rien ne relit si ce n’est la musique de Tchaïkovski. Mais Tcherniakov les fait ingénieusement s’emboiter telles des poupées russes. Iolanta est comme une réduction de l’histoire de Marie qui est elle-même un double plus sombre: Iolanta en recouvrant la vue et l’amour, Iolanta passe des ténèbres à la lumière tandis que pour Marie la découverte du sentiment amoureux l’entraine dans le désespoir. Sur scène, une fois l’opéra terminé, le décor se déploie et change d’époque. Le petit salon blanc début XXème de Iolanta est repoussé en fond de scène pour laisser place au grand salon années 50 où Marie fête son anniversaire.

Trois chorégraphes pour le prix d’un

Pour le ballet, Tcherniakov a eu l’idée folle mais géniale de réécrire le livret pour ne garder que certains passages et, surtout, de confier la chorégraphie non pas à un mais à trois chorégraphes de style radicalement différents. Une gageure pour les danseurs de l’Opéra qui doivent passer de l’un à l’autre mais qui relèvent admirablement le défi. La première partie (l’anniversaire de Marie), confiée à Arthur Pita, est un hommage aux danses de cette époque et n’est pas sans rappeler l’art de la comédie musicale. Les autres parties sont chorégraphiées alternativement par Edouard Lock et Sidi Larbi Cherkaoui. Le premier signe une danse aux pas saccadés et mécaniques qui évoque le monde “bis” dans lequel Marie et Vaudemont basculent et les personnages du début agissent comme des pantins possédés. Le second, Cherkaoui, livre de fabuleuses séquences faites de portés, des pas de deux très sensuels entre Marie et son élu car chez Tcherniakov, les aventures de Iolanta et Marie sont celle du passage à l’âge adulte et de la perte de la virginité. Sidi Larbi Cherkaoui offre également une Valse des flocons absolument magnifique qui évoque d’avantage la rigueur des hivers soviétiques, à mille lieux de la légèreté enfantine à laquelle nous ont habitués les précédentes versions.  

Mise en scène tsar

Mais la star de cette soirée ce n’est ni la musique de Tchaikovski, ni les chanteurs, ni corps de ballet de l’Opéra de Paris ni même les chorégraphes mais Dmitri Tcherniakov. C’est lui qui, en véritable tsar, a présidé à la refonte des deux œuvres pour redonner tout son lustre au diptyque. Et pour ce faire, le russe n’a pas lésiné sur les moyens –colossaux- pour assurer un grand spectacle : décor gigantesque, costumes somptueux, projections vidéos, explosions etc. Tout ce que la grande machine qu’est l’Opéra de Paris peut produire d’art et d’artifices est convoqué sur scène. Les scènes qui se succèdent au pas de charge oscillent entre humour et féérie (l’anniversaire), inquiétante étrangeté (les jouets géants, la forêt envahie de clônes de Vaudemont), mélancolie et tristesse (la fin fatale). Les images sont de véritables tableaux dont la beauté a le bon goût de ne jamais être vaine et de servir la vision de celui qu’il convient d’appeler le dramaturge. Ainsi, la somptueuse Valse des fleurs où des couples identiques représentant les différents âges de la vie, d’une portée mélancolique puissante, relève du pur génie.  Ce petit bijou dure 4h05 et ce n’est tout simplement pas assez.

Iolanta/Casse-Noisette à l’Opéra de Paris (Palais Garnier) jusq’au 24 mai 2019. 4h05 avec deux entractes.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

4 commentaires
  1. Merci pour l’article qui reprend bien l’atmosphère de ce spectacle. Les transitions sont formidables. Iolanta était une belle découverte. Mention spéciale à K. Baczyk dans le rôle du roi René et par contre faiblesse de M. Zaremba. Pour la partie Casse noisette le bémol est la chorégraphie d’Edouard Lock vite lassante et repetitive, mais celle de Sidi Larbi cherckaoui nous transporte. Oui, petit bijou…

  2. Fort déçue par le ballet quand on est en présence de la chorégraphie d’Edouard Lock !!! Et pas la seule semble-t-il car les applaudissements étaient rares voire même inaudibles à certains moments !!!
    Compte tenu des tarifs, je ne le conseillerai pas à mes amis !!!

    Dommage …

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